COURS

PSYCHANALYSE ET PSYCHOSE – cours du 23/2/2017 , 14H30 ( fac de médecine 12 rue de l’Ecole de Médecine, Paris 6ème) Version en ligne.

Comme l’un de vous l’a rappelé durant le cours, ce n’est pas dans le champ des psychoses que Freud a inventé la psychanalyse, et il ne pensait pas qu’elle pouvait « s’appliquer » aux psychoses.  Mais il a ramené dans le champ du pensable, de ce qui est  « scientifiquement »pensable , selon lui  –  ce qui était pour lui synonyme – au 19ème siècle ..-  de « rationnellement » – des phénomènes et productions  psychiques qui auparavant étaient considérés par la pensée officielle comme sans interêt ,  (rêves, lapsus, symptômes, idées « folles », pensées parasites  etc…vous avez dû en entendre parler dans les cours précédents , à propos du concept de « refoulement ») , toutes choses dont on considérait  avant lui qu’elles ne méritaient pas qu’un « homme de science » les prenne au sérieux, encore moins ne s’avise de converser avec les messages qu’elles transmettent.  Et du coup,   les générations psychanalytiques qui ont suivi ,  dont je fais partie,  ont tout naturellement poursuivi la démarche qu’il a ainsi ouverte,  qui consiste à ne pas céder sur l’exigence de  penser et d’agir  (pour un psychanalyste, les deux vont de pair, ce sont le recto et le verso de la même chose ), lorsque la réalité clinique qui se présentait à eux était celle des psychoses

. Il était évident qu’une fois lancée, la démarche psychanalytique – qui inclut la rencontre clinique en tant qu’elle engage l’Inconscient du thérapeute, et l’effort pour penser cette rencontre dans ce qu’elle a de singulier  – ne pouvait pas rester cantonnée dans l’espace où elle avait été, d’abord, inventée.  Aujourd’hui, il y a bien, non pas un « abord psychanalytique des psychoses » – expression qui suppose qu’on applique un « savoir » déjà là, issu des théories déjà existantes,  à ce champ qui en serait une extension, ou une exception,  à rapporter à la  « véritable »  psychanalyse qui serait celle des névroses   – mais de nombreux parcours de psychanalystes/chercheurs, qui à l’instar de Freud lui-même, sont engagés dans une clinique concrète , qui au plus haut point mobilise l’Inconscient, et à travers elle, élargissent progressivement la connaissance abstraite qu’on a, aujourd’hui,  du psychisme humain.

Les plus assujettis à la « doctrine » Freudienne – ceux pour qui être « Freudiens » était « être fidèles à Freud » –  ont juste tenté d’appliquer à la psychose ses théories de l’appareil psychiques – théories  construites à partir de l’écoute de la névrose (refoulement, retour du refoulé, ce sont des concepts dont on vous a certainement parlé lors de cours précédents ) Ils se sont assez vite aperçus qu’elles étaient inopérantes, ne permettaient pas de comprendre ce qui embolisait  la vie  des patients psychotiques,  encore moins de les aider à trouver leur propre assise dans l’existence, une fois dissipés les « effets de transfert  » qui, sur le moment, font du bien dès lors que le praticien est « sincère » dans ce qu’il fait.

Jacques Lacan, qui était psychiatre,  élève d’Henri Ey admirateur de Clérambault,  et avait fait sa thèse, avant son entrée sur la scène de la psychanalyse,  sur un cas de paranoïa (le cas Aimée)     – a cru conceptualiser pourquoi il en était ainsi – limites pour les psychoses de la psychanalyse dans sa version Freudienne basée sur les associations libres du patient – par une construction  qui a été longtemps un « scchibolet » (mot de passe, signe de ralliement) de la clinique des psychoses, « la forclusion du Nom du Père ». Les analystes de ma génération ont frayé leur chemin dans cette clinique, celle des psychoses,  à partir de ce double héritage, qui l’un et l’autre semblaient conduire vers un « ce n’est pas la peine », plutôt que vers la recherche et l’invention.  Et ce n’est pas forcément un mal : la pensée et l’invention avancent autant par leur élan propre, puisé dans l’impact inconscient sur le praticien  de la rencontre clinique,   que par la résistance que les cadres déjà là lui opposent, et qu’elle doit donc faire « craquer » – un peu – pour inscrire son parcours.  Dans la recherche psychanalytique, sans doute pas plus que dans d’ autres disciplines, nul n’invente tout seul, « tranquillement »,  « ex nihilo », seul avec son objet.

Place donc, au parcours clinique.

Au  préalable,  ce petit rappel de ce que la psychose n’est pas.

Chacun connaît la blague  » le névrosé est celui qui construit des chateaux en Espagne » – à entendre :  construit  de l’impossible, du hors d’atteinte,  par la grâce de ses symptômes qui lui servent à sacrifier le présent imparfait, qu’il pourrait vivre, dans lequel il pourrait œuvrer et jouir un peu , en se bougeant,  au profit de chimères qu’il contemple, par l’imagination,  hors d’atteinte, dans le lointain   –  « le psychotique est celui qui les habite »  – il réaliserait, penserait posséder, clés en mains,  le fantasme que le névrosé, lui,  préserverait, intact , là-bas, là-bas…. Et bien cette plaisanterie est un très bon exemple  de ce qu’est  l’identification imaginaire – on se dit implicitement « si nous, nous proclamions que nous sommes Dieu, ou Napoléon, ou président de la République,   nous exprimerions un fantasme de toute-puissance infantile comme réalisé , hors les efforts qu’exige de nous la nécessité de composer avec les aspérités du réel  –  un gosse qui joue à « faire comme si », et pour qui, à l’intérieur de ce jeu « tout est possible » .  Donc on en conclut que l’autre, qui tient un tel discours, exprime un tel fantasme , celui que nous exprimerions…si nous disions ce qu’il dit. . Et bien  justement….ce n’est pas ça. Cette blague est drôle – un peu – mais elle est hors sujet. C’ est autre chose  qui se joue, lorsque quelqu’un, véritablement, est aux prises avec un vécu psychotique. Savoir cela, congédier cette  approche de l’autre qui le déguise en « semblable »,  est un préalable à toute rencontre clinique qui ne soit pas d’avance stérile.

1°) Madame A.

Je vais commencer par une de mes toutes premières rencontres avec ce qu’on appelle le passage à l’acte psychotique.  Madame A. Cette femme avait été hospitalisée parce qu’elle voyait sans arrêt sa belle sœur à la télévision, ne dormait plus, ne se nourrissait plus, et ne pouvait plus s’occuper ni de ses enfants, ni de sa maison. Au bout de quelques semaines dans cet état d’agitation et d’angoisse intense,  elle avait jeté la télévision par la fenêtre de sa maison, du 2ème étage.  Une grosse télévision qui valait cher et n’était pas « finie de payer », c’était dans les années 80, pour un ménage ouvrier d’un petit village des Ardennes, c’était un investissement, on payait par traites. Son mari n’a pas été content. Le maire du village non plus, vu qu’après tout, la télévision aurait pu tomber sur la tête d’un passant. Madame A. est donc hospitalisée en P.O. (placement d’office, ça s’appelait, à l’époque, c’était une forme d’internement administratif). Dans le service psychiatrique où elle est amenée, pavillon d’admission, elle ne dit pas grand’chose, sauf ça « qu’elle voyait tout le temps sa belle-soeur à la télévision ». On décide de me l’envoyer « pour voir ». Etant donné le P.O., elle arrive à mon cabinet, accompagnée d’un infirmier psychiatrique, qui reste dans la salle d’attente. Première séance : elle est mutique. J’essaye de lui poser des questions,  de traverser son silence –  qui est cette belle-soeur ? et ses enfants ? et son mari, pourrait-elle en parler un peu ?  qu’est ce qui l’intéresse dans la vie ? que pense-t-elle de ce qui lui arrive ? Rien. Un mur. Le temps de la séance passe. C’est long.  J’appelle l’infirmier, ils repartent vers l’hôpital, et je ne m’attends pas à ce qu’il y aie une suite. Sauf que, la semaine d’après, appel du service : « avez-vous du temps, cette semaine ? Madame A. tient absolument à vous voir, elle demande que ce soit le plus tôt possible ». Très contente de ce rebondissement – quand même, elle a compris combien cela pourrait l’aider, de « venir parler » ..- je lui trouve un RV. Elle arrive, toujours accompagnée de l’infirmier, qui va dans la salle d’attente. Je la fais asseoir en face de moi, et j’attends. Rien. Par contre, elle me jette des regards bizarres, et je la trouve agitée. Un lourd malaise plane. Sentant que quelque chose ne va pas, je cherche une dérivation, je lui propose de s’asseoir à côté de moi, dans une autre partie de la pièce où il y a une table, qui est disponible, et de dessiner quelque chose qui est en lien avec ce qu’elle n’arrive pas à dire , ou de faire un modelage avec la pâte à modeler qui est là. J’ai à peine fini ma phrase qu’elle ouvre son sac brusquement, en sort un grand couteau de cuisine, et se précipite sur moi avec ! plus étonnée, sur le moment, que vraiment effrayée, j’arrive à saisir son bras, à écarter le couteau, et j’appelle l’infirmier qui est dans la salle d’attente. Il vient chercher Madame A. Les deux retournent à l’hôpital. Là, le psychiatre chef de service la reçoit. Et elle explique : depuis qu’elle était venue me voir, la semaine précédente, ce n’était plus sa belle sœur qu’elle voyait à la télévision – celle de la salle commune, placée en hauteur – c’était moi. Alors, elle avait décidé de me tuer. Ce qu’elle regrettait, c’est de ne pas y être arrivée ».

Voilà donc une femme pour qui l’image de l’autre était un meurtre d' »elle-même », à laquelle seul le meurtre de cet autre pouvait  répondre. Il n’y avait aucune médiation possible, aucun espace où pouvaient co-exister son existence et celle de l’autre. Une des deux devait disparaître.  Jeter la télévision par la fenêtre avait été la solution qu’elle avait trouvé pour tout de même faire appel à du tiers – social – qui s’interpose, entre elle et sa belle sœur – qu’elle ne soit pas obligée de la tuer, réellement,  comme elle avait tenté de le faire avec moi, après avoir transposé, en un éclair,  sur ma personne l’image qui la persécutait. Exprimé dans un « langage psy » : on parlera de « raptus paranoïaque », on dira que la belle sœur, puis moi, sommes tout à coup venus, pour cette femme, en place d’un « moi idéal imaginaire » persécutif,  qu’elle a vécu une sorte de collapsus , de court-circuit, de l’instance symbolique (ici, au sens de présence de l’instance du social dans la psychê qui, en principe assigne un nom et une place à chacun , et fait séparation – et normalement protège chacun de « tomber » dans l’autre ) . Freud, à propos des psychoses, utilisait souvent le terme de « névrose narcissique » (dans un autre sens que celui où on utiliserait, aujourd’hui, ce terme). Manière de dire qu’il y a des gens qui ne peuvent pas avoir d’image d’eux-mêmes – même mauvaise, ce n’est pas le propos :  il ne s’agit pas des fluctuations de l’économie narcissique de tout un chacun dont les aléas de la vie tantôt « gonflent », tantôt « dégonflent » le moi… Ils ne peuvent pas avoir d’image car sans le savoir ils sont leur image..au miroir d’un autre.

Qu’était-il arrivé à Madame A ? une belle sœur : son frère s’était marié. Sans doute faisait-elle inconsciemment couple, avec lui, le mari comptant pour du beurre, ainsi que les enfants qui lui sont nés, c’est une situation fréquente. Mais il y a « couple » et « couple » : la manière dont Madame A. faisait couple avec son frère ne supportait aucun écart. Il ne s’agit pas de « fusion », encore moins d’amour, même inconscient.  Sans le savoir, elle avait vécu jusqu’à ce moment de sa vie avec une identité inconsciente non entamée, totalement identifiée à la place qu’elle se sentait occuper, ou qu’elle croyait occuper,  dans la psychê de celui-ci.   Lorsque cette place s’est trouvée prise par une autre femme – la belle sœur – elle n’a pas pu être « jalouse » – la jalousie suppose en soi un lieu à partir duquel il est possible de prendre acte  de l’existence d’un autre, qui a ce qu’on voudrait avoir, suppose  qu’on souffre d’une perte, du coup partielle et non totale,  et c’est ce qui à  Madame A. était impossible.  Son lieu d’être était entièrement défini. Si quelqu’un y venait – où lui semblait y venir, ce qui pour elle était la même chose,  ce n’était pas juste une place qu’elle perdait, ou l’amour de sa vie  – c’était son être même. Ce pourquoi il lui fallait tuer cette autre – qui était aussi elle-même –  sans aucune négociation possible, sans aucune élaboration, même délirante, qui aurait pris en charge sa pulsion meurtrière, la tenant du coup, un peu à distance tout en la maintenant (ce qui est la solution psychotique la plus fréquente à de telles impasses).

Une telle situation, celle de Madame A.  est rare, c’est comme une épure limite de la condition psychotique (non schizophrénique, la schizophrénie relève d’une autre logique, dont il sera question plus tard :  état de destruction continuée du sujet dans le même temps où celui-ci  tente d’exister, condition à laquelle celui-ci pallie comme il peut),  ce pourquoi c’est avec elle que j’ouvre ce cours.  Des personnes pour qui l’épreuve du tiers est insupportable, qui vivent portés par une identité granitique, inentamée, « totale », non-symbolique, on en rencontre souvent.  Ils n’ont, quand ils « vont bien », rien à dire. Et le danger, lorsque la vie vient ébranler le roc qu’ils sont, c’est que parfois, comme Madame A. , c’est l’acte qui répond à leur place. Quelqu’un qui n’a pas d’espace entre son « je » et son « moi », dont le tissu psychique est d’un seul tenant, qui ne peut pas « souffrir », ne peut pas réaliser, ne serait-ce qu’inconsciemment,  qu’il est en train de traverser une épreuve  lorsque cela arrive – et cela arrive toujours, dans une vie, même « sans histoires », les enfants grandissent, le temps passe et le corps se déforme, ne serait-ce que ça, pour chacun, même le plus préservé, cela « fait des histoires » – une telle personne est en grand danger d’y passer complètement, ou de tuer,  lorsque l’épreuve se présente.  Raptus paranoïaque pour Madame A. Raptus mélancolique pour Madame C. dont nous parlerons plus tard.

Mais heureusement, cliniquement, de telles situations, sans recours, ne sont pas les plus fréquentes.  Des êtres d’un seul tenant ne peuvent ni être quittés, ni être trahis, ils n’ont pas les ressources intérieures pour panser/penser la chose, se la représenter, lui donner une place dans leur psychisme..puis l’oublier, passer à autre chose.   On dit aussi qu’ils n’ont pas les moyens de vivre un deuil.  Mais ce qui ne peut pas être pensé, représenté, puis refoulé et oublié – pour laisser place à la suite inconnue – trouve chez les humains d’autres voies pour se symboliser quand même.  Des voies qui sont très dures – si personne ne s’en mêle pour changer la donne, via un travail analytique, par exemple, ou  quelque bonne rencontre de la vie  – mais qui soutiennent tout de même l’existence de la personne, qui , grâce à leur invention, n’est pas acculée à des solutions radicales, meurtre ou suicide.  Par exemple,   Madame A. aurait pu « tomber malade » physiquement, suite au mariage de son frère. Ou développer une gravissime anorexie mentale. Ou construire un délire de persécution ou de préjudice (pas forcément axé sur la belle-soeur), sur lequel elle aurait pu tourner en boucle nuit et jour, trouvant des « raisons » – ce qui est déjà une amorce de « symbolisation » – au vol de son être qu’elle se sentait être en train de vivre .   Qu’est-ce qui fait que certaines personnes , privées par les avatars des transmissions inconscientes, de l’écart fécond à elles-mêmes à partir duquel  la vie humaine est création et ouverture vers l’infini et l’inconnu, et non clonage de ce qui a été reçu,   se débrouillent – en le payant très cher – pour l’inscrire tout de même, à coup de symptômes, de maladies, ou avec cette pensée-non pensée qu’est le délire ? alors que d’autres renoncent, ou plutôt n’essayent même pas, se contentant de subir les aléas de cette condition dans laquelle elles ne peuvent exister qu’à travers des identifications imaginaires totales ? le fait est qu’on n’en sait rien, c’est absolument mystérieux, et ça montre que quelle que soit la transmission qui échoit à quelqu’un, ce qu’il en fait relève – aussi – de sa liberté.

En tout cas, ce sont ces patients là , ceux  qui sans s’en rendre compte répondent « non » à l’identité totale,  qu’on peut aider.  Ce sont des personnes qui sont en train d’opérer, via des moyens dont ils pâtissent grandement, le travail d’inscription du manque dans leur psychê., inscription qui, pour ceux qui ont reçu, dans leur berceau, c’est à dire au cours de leur enfance, le symbole de l’entre-deux parental (pour reprendre une expression de Daniel Sibony ) fait partie de leur équipement de base :  évidence sereine qu’à la fois,  on a et on n’a pas, qu’on est et qu’on n’est pas,  à partir de quoi on peut – si l’histoire du temps n’est pas trop tragique, ne vous saisit pas de manière trop serrée entre ses griffes  –  vivre longtemps,  avec fécondité, et avec assez souvent,  de vraies chances  de bonheur.   On peut aussi appeler cette transmission là  – si on préfère une terminologie plus freudo-lacanienne – « castration symbolique »,  ce qui désigne le même espace ouvert porteur à la fois de limites et d’espérance ( même si choisir l’une ou l’autre terminologie fait que ce n’est justement plus tout à fait de la « même chose » qu’on parle).

Freud a posé, à son époque, la supposition féconde que l’analyste pouvait, avec l’aide des associations  libres de l’analysant, décrypter le sens des rêves de celui-ci, et lui permettre d’avoir ainsi accès à leurs significations refoulées. Il disait des rêves que c’étaient « la voie royale de l’Inconscient ». La découverte de ce qu’il appelait « processus primaires » a été une de ses premières, et plus décisives,  inventions : le fait que les rêves « disaient » des choses du rêveur à son insu, dans leurs langages spécifiques (déplacements, condensations – Lacan a repris ça comme métaphores et métonymies pour honorer la linguistique qui était la discipline phare à l’époque) –  faits pour montrer/cacher ce que celui-ci « se » disait dans son intimité, à l’occasion du suspens de l’action qui accompagne le sommeil –  ses désirs, ses espoirs, les élans dont il préfère ne rien savoir  consciemment (pour diverses raisons,  certaines simples, certaines complexes, ce n’est pas le propos ici).  Freud  a surtout considéré les rêves dans leur fonction de représentation/interprétation d’une réalité psychique qu’il a supposée déjà là,  sa proposition  canonique était que « le rêve était une réalisation du désir » (au sens où un « réalisateur » est le responsable de la réalisation d’un film, il participe à son écriture, sa mise en scène, au choix des acteurs, son financement parfois etc..) ,  disant « oui » à certains courants psychiques « non » à d’autres. Autrement dit, ils s’est  intéressé  à ce que les rêves portent des fantasmes inconscients du rêveur,  à la fonction des rêves comme appelés à « figurer », donner forme à des contenus du psychisme.

Et bien le travail analytique avec des patients aux prises avec différentes modalités de la psychose montre que le rêve, en deça de cette activité figurative,  peut aussi avoir une fonction beaucoup plus radicale : celle de produire l’Inconscient comme lieu tiers, où il y a production de  pensée qui échappe à toute fixation du sujet dans l’image,  de créer autrement que par la voie du délire ou des maladies psychosomatiques , un espace où l’écart constitutif de la psychê humaine peut être – dans le même mouvement –   créée et inscrite.  Le rêve fait alors exister le sujet comme autre que le moi . Du coup, dans une thérapie analytique, dans  laquelle le travail –  dans le cas des problématiques un peu psychotiques – et d’ailleurs pas seulement dans ces cas là…- consiste plus à aider le patient à penser ce qu’il vit, et/ou fait, à quoi il est souvent très étranger,  de manière très active,  qu’à spécialement l' »écouter » – trop « écouter » , dans ces cas, tourne facilement à encourager un ressassement stérile de toujours les mêmes « idées » fixes – les rêves ont aussi comme fonction de créer de l’entre-deux patient/thérapeute, qui échappe tant à l’un qu’à l’autre. C’est utile pour que les « flashes » fulgurants qu’on peut avoir avec ce type de patients – « flashes » qui indiquent que c’est une vraie rencontre, qui mobilise l’Inconscient de l’analyste et permet chez l’analysant des modifications en profondeur – n’induisent pas, dans la cure, une sorte de « folie à deux » . Du fait du rêve, l’analyse n’est justement pas, comme on l’a dit parfois « une paranoïa dirigée » (Lacan) ni une relation où l’analysant trouverait dans l’analyste une sorte de double théorique lui garantissant une identité enfin vivable (Roustang).   Freud, en son temps, ignorait à quel point il avait raison lorsqu’il a posé que « les rêves étaient la voie royale de l’Inconscient ». Au delà de leur fonction de représenter la subjectivité, ils sont ce qui l’inscrit, la grave dans la psychê.  Les rêves créent du tissu psychique inconscient, et celui-ci peut être troué si la pensée consciente s’en empare pour le traverser – coudre dedans – sans que, contrairement à ce qui se passe dans le trauma, ce ne soit une soudaine déchirure.  S’y prépare, souterainement, la fin subjectale du lien analytique, qui n’est, pour ces patients, pas tant une perte d’objet et un deuil d’être  (fin de l’analyse telle que théorisée par Lacan), ou l’introjection finale d’un bon objet en place de mauvais objets persécuteurs (du côté de beaucoup d’analystes anglo-saxons)   que la conquête d’un espace subjectif dans lequel se travaille pour eux la séparation d’avec  toute lettre dans laquelle leur être pourrait se trouver figée,

2°) Monsieur Z

Voici un patient qui pas plus que Madame A. n’a les moyens psychiques de « penser » la situation dans laquelle il se trouve « subjectivement »  – par contre, lui a trouvé la solution de « montrer »,  ce qui l’a « atteint ». Monsieur Z s’est mis à avoir de gros ennuis à son travail de juriste – qu’il faisait par ailleurs fort bien pour la partie technique, son fonctionnement intellectuel étant excellent – parce qu’à la lettre, il ne voyait pas les autres. Passant dans les couloirs de son entreprise, il fonçait droit devant lui, sans s’apercevoir qu’il y avait quelqu’un qui venait en face, collègues, clients, patron de la boite, supérieurs hiérarchiques, peu importait . Il leur rentrait dedans, les bousculait, et ne s’excusait pas. Il ne voyait pas le problème : il était dans ce couloir, il devait avancer, point. Son entourage professionnel était d’un autre avis. Son rapport à l’autre était de ne tenir aucun compte de son existence, de l’ignorer. C’est ainsi que lui avait été « materné » enfant : par une mère narcissique qui ne le voyait pas, qui ne voyait qu’elle-même. Lui, sans le savoir, dans ce couloir, avec ses collègues, faisait comme elle. Un de ses symptômes avait été longtemps l’envie de crever les yeux de quelqu’un dans la rue. A cet effet, il avait parfois dans sa poche un compas. Ce symptôme est tombé après que je lui aie dit que peut-être, il exprimait par là sa rage et sa souffrance de ce que l’on aie été, lorsqu’il était enfant, aveugle à son existence. Sa mère, uniquement occupée d’elle-même. Mais aussi son père, architecte, qui rivé à sa table à dessin (le compas…), ne voyait rien des infidélités de son épouse. Il aurait bien pu être aveugle, lui aussi, puisqu’il ne voyait pas « ce qui crevait les yeux ». Ni que sa femme avait des amants, ni que son fils était complètement laissé à l’abandon, et objet d’une haine inconsciente qui traversait cette femme, peut-être en résidu d’une rancune non élaborée envers son propre père. Monsieur Z avait, malgré cela,  pu se construire une vie (femme, enfants, travail).  C’est à l’occasion de la naissance de son fils – du fait d’être père, mais aussi certainement du fait que son épouse était devenue mère d’un garçon – que la mère qu’il avait eue (et à propos de laquelle « il ne pensait rien »)  s’est mise à apparaître,  à travers son propre comportement, sur la scène du monde.

3°) Monsieur Y

Voici un autre, atteint par ce même genre de « somnambulisme », quoi que dans une configuration très différente. Monsieur Y travaillait dans l’informatique . C’était il y a 20 ans, il avait une formation très pointue, et était très demandé. Mais il y avait un problème, c’est qu’ il n' »entendait » pas ce qu’on lui disait de faire, n’arrivait pas à comprendre les consignes de travail : à la place, il s’inventait des missions imaginaires. Par exemple, dans un service d’assistance informatique d’une compagnie d’assurance, où des correspondants lui demandaient des précisions sur telle ou telle procédure, il ne consultait pas le manuel d’utilisation qui détaillait ces procédures – vu son niveau, l’effort aurait été pour lui minime –  car il avait « cru comprendre » que ce qu’on lui demandait, c’était d’en inventer des nouvelles à chaque fois, afin de lui confier, s’il réussissait cette épreuve cachée, la direction du service, puis de la compagnie d’assurance, et au bout du compte, il était question d’être coopté dans un groupe qui dirigerait la planète et recrutait ainsi des élus qui auraient comme mission de mener l’humanité vers le bonheur et l’harmonie. On appelle « délire » ce genre de construction – et un des effets de ce délire était donc qu’au lieu de faire à son travail ce qu’on lui demandait, il faisait ce qu’il pensait qu’on lui demandait « vraiment ». Cela, il le détectait grâce à différents signes qu’il pensait lire dans le comportement des autres, leurs gestes, leurs vêtements, mais aussi les chansons qui passaient à la radio, les publicités qu’il voyait dans la rue. Pour lui, tout faisait sens, tout le temps, se rapportait à lui, s’adressait à lui. C’était un homme d’une quarantaine d’années, extrêmement agréable, intelligent, avec un très bon contact.   Il ressemblait à cet acteur américain qui jouait dans « independance day » le savant déjeanté qui sauvait le monde par son génie de l’invasion des extra-terrestres, Jeff Goldblum. Il attirait la sympathie, n’était en rivalité avec personne, et à ses – nombreux ! – postes de travail, on le gardait aussi longtemps que possible, on se mettait en quatre pour ne pas être obligé de le renvoyer. Ses supérieurs hiérarchiques le convoquaient, lui expliquaient encore et encore, à chaque fois pleins d’espoir… Peine perdue. Il semblait comprendre, mais ne pouvait pas prendre acte qu’on lui demandait « vraiment » de faire ce qu’on lui disait qu’on lui demandait. Cela contrariait trop son propre « travail » – dont il ne se rendait pas compte que c’était un « travail » – qui exigeait de lui une vigilance sans failles pour comprendre et interpréter les signes qui l’entouraient et qui lui indiquaient ce qu’il devait faire. Du coup, bien entendu, cela se terminait toujours de la même façon : il était viré. Mais de cela non plus, il n’arrivait pas à prendre acte. J’apprenais juste, à une séance, par hasard, qu’il était de nouveau en recherche d’emploi, qu’il avait fait telle ou telle démarche etc…Le concept « je suis viré », « on ne veut plus de moi ici », n’arrivait pas à s’imprimer dans sa psychê, quand bien même cela arrivait tout le temps dans sa vie. Pour lui non plus, un écart à lui-même n’arrivait pas à s’inscrire…psychiquement. A la place, il était toujours écarté de partout tout en étant, à la fois, très apprécié.  Il avait avec sa thérapie les mêmes démêlés qu’avec ses employeurs : il n’a jamais vraiment intégré qu’un RV un mardi à 19h, c’était bien à 19h, et que pour arriver à 19h quelque part, il fallait partir avant. Il appelait, vers 20h ou 21h pour dire qu’il était encore à son travail. Ses démêlés avec les horaires et le cadre des rencontres était un bon indicateur pour moi, pour savoir comment il allait. En effet, il était toujours souriant et chaleureux, commençant chaque séance par un « je vais bien ». Lorsque ses retards devenaient plus fréquents, où qu’il oubliait de venir, c’était le signe que le « travail » qu’il faisait sans arrêt dans sa tête l’absorbait totalement,  ne lui laissait pas de répit pour autre chose, et que du coup, il allait bientôt encore perdre son emploi…ce qui se confirmait par la suite.

Pour Monsieur Y, il ne devait , ni ne pouvait,  y avoir d’interstice entre lui et les autres, jamais il ne se plaignait.  Sa femme était partie en Allemagne, ne le prenait plus au téléphone, vivait avec un « copain ». .En réponse à cela, pour « mieux s’occuper d’elle », il a alors lui-même cherché – et trouvé – un travail en Allemagne. Du coup, elle est partie vivre en Belgique. Sans qu’il accuse réception de ce que tout cela impliquait.  Ni non plus le fait qu’elle ne voulait plus faire l’amour avec lui depuis des années.   Son activité délirante permanente était la seule manière, qui lui était accessible, de faire face aux aléas de l’existence – mais évidemment, elle rendait impossible, et d’ailleurs inutile, de s’y confronter.  Il acceptait, dans le cadre de sa thérapie d’envisager que , peut-être « il pensait trop » – ce à quoi il s’est employé à remédier en faisant plus de sport (ce qui, d’ailleurs, lui a plutôt fait du bien).   La réalité était inverse,  c’est qu’à ce moment-là, il ne « pensait » justement pas. L’activité délirante n’est pas penser, c’est s’obliger à produire, en jet continu, des mots qui annulent l’écart de soi à soi, de soi aux autres – production qui suppose une sorte de division du travail insue du délirant  entre celui qui, en lui, perçoit cet écart – continument traumatique puisque toujours dénié, donc conservé intact et toujours actif,   et celui qui s’active à tisser une toile continue de mots censés l’annuler.    Penser, au contraire, c’est faire travailler cet écart, cela suppose donc d’accepter de l’intégrer dans le cours de l’existence , d’être en conversation avec sa vie.  Longtemps, Monsieur Y, qui s’imaginait « penser tout le temps », n’a justement rien pu penser, pas même sous la forme, courante de la pensée/pansement (celle du moment où avant d’inscrire un deuil dans le passé, un événement dans le temps,  on en fait le tour encore et encore..).  Et puis , peu à peu, cela s’est – un peu – fissuré et l’écart entre lui et sa vie est devenu moins abrupt. Le travail analytique avec les patients psychotiques n’a rien de spécialement « héroïque », ni « spectaculaire », lorsqu’ils y sont un peu consentants. Il demande surtout du temps, de l’attention, de la patience et d’aimer un peu ce travail.  Et d’être absolument persuadé que chaque patient  a – hors meurtre, inceste, et autres prédations – le droit d’exister de la manière qu’il a inventée pour exister.

C’est au cours d’un voyage, où il a été livré à lui-même hors de son cadre de vie habituel, que Monsieur Y s’est mis à « doubler » sa vie réelle de cette activité délirante continue.  C’est longtemps après cette éclosion délirante que je l’ai rencontré, mais dans le récit qu’il m’a fait de cette période j’aimerais souligner à votre intention – futurs médecins – quelques signes qui sont pathognimiques de ces moments charnières. Un collègue, Henri Grivois, qui a longtemps travaillé aux urgences psychiatriques a joliment décrit ce syndrome sous le nom de « psychose à l’état naissant ». Pour lui, c’est le meilleur moment – avant que le délire ne se systématise – de rencontrer le patient, et peut-être lui éviter des années d’existence délirante. Les interprétations ne sont pas encore fixes mais tout à fait fluctuantes ( on a vu que pour Monsieur Y, elles le sont restées tout au long de ces années, son délire était une longue invention continue, mais lui aussi, comme les patients dont parle Henri Grivois est passé par ce temps de perplexité qu’il décrit) . Domine, dans ces moments de naissance du délire, le sentiment que des choses mystérieuses se passent, qu’on ne les comprend pas, qu’il « faudrait » les comprendre. Puis, peu à peu, tout s’est mis à tourner autour de Monsieur Y, il n’y a plus eu de hasard, tout prenait sens et lui était adressé. L’idée d’une mission dont il devait deviner la teneur s’est mise à habiter son esprit, et « on » lui donnait des signes de ce qu’était cette mission en permanence. Ce même collègue, Henri Grivois, a appelé « concernement » ce syndrôme, d’être au centre de tout un réseau de significations, qu’il fallait décrypter en permanence. Pour lui, si à ce moment là, quelqu’un se trouve là et comprend que cette personne est en train de vivre une violente rupture existentielle, un changement « catastrophique » – mais les « catastrophes  » sont aussi des moments de renouvellements – et l’aide à repérer ce qui se passe vraiment dans sa vie , ou du moins attire son attention, en faisant des hypothèses, sur les réalités auxquelles il se trouve, à ce moment là, précis de son existence, confronté, il est possible que le patient prenne une autre bifurcation, moins coûteuse que celle du délire. Je signale à votre intention cette expérience – qui est la sienne du fait de son travail aux urgences psychiatriques – car pour des futurs médecins, cette piste pourra, par la suite, être intéressante : face à quelqu’un qui devient bizarre, très très bizarre, dont on sent qu’il est perplexe, confus, désorienté, qui ne sait pas quoi dire car il voudrait tout dire, et ce tout s’égale à rien,  la prescription médicamenteuse – qui est une tentation pour « ne pas avoir de problèmes » – n’est pas la seule réponse possible. L’alternative est d’être face à lui non pas avec des questions de « diagnostic différentiel  » dans la tête, et/ou un surmoi médical qui de l’intérieur de vous-même ,  vous regarde d’un mauvais œil et ricane en vous soufflant que si vous étiez « un vrai médecin », vous sauriez quoi faire et comment être –  mais juste là, seul, avec sa propre présence pensante,  qui – parfois – peut transmettre à cette personne que certes, on ne comprend pas « tout » de ce qui lui arrive, mais qu’on n’y est pas complètement étranger non plus, et que surtout, on est là pour qu’il nous explique, et qu’il y a du temps pour ça. Qu’on ne croit pas que les extra-terrestre lui envoient des signaux, mais qu’on comprend bien qu’il lui est arrivé quelque chose qui a fait que pour le moment, cette croyance fait sens pour lui, et que peut-être c’est le seul sens auquel il a pu se raccrocher à un moment où il s’est senti tomber dans un gouffre.  Ca peut suffire à le faire revenir sur terre – et à l’aider à s’appuyer sur d’autres zones de son psychisme, à ce moment désactivées, mais qui peuvent, avec un peu d’aide, redevenir efficientes si en face de lui, il y a quelqu’un qui voit en lui quelqu’un à qui il arrive quelque chose qu’il est possible, et  souhaitable de comprendre, non pas à sa place, mais avec lui. L’impasse  – coûteuse – d’une activité délirante continue qui embolise la vie du patient pendant des années peut parfois être évitée – s’il a la chance d’une bonne rencontre.

4°) Madame B

Voici maintenant  une histoire qui, superficiellement, semble relever de la psychose – un examen psychiatrique classique aurait pu diagnostiquer une paranoïa quérulente –  mais qui du point de vue psychanalytique se révèle n’avoir rien de psychotique. C’est un exemple que j’ai choisi pour vous montrer que les diagnostics psychiatriques – qui vous seront transmis plus tard lors de votre cursus   – et un diagnostic psychanalytique sont deux champs différents, même si parfois les vocabulaires semblent se recouper. Madame B. m’est envoyée par le chef de service de l’entreprise où elle travaille, qui était un de mes patients, car elle était devenue complètement invivable et agitée à son lieu de travail. Elle était devenue un vrai moulin à paroles, obnubilée et on peut même dire persécutée, par une collègue, que pourtant elle connaissait depuis 20 ans, et avec qui ses rapports étaient auparavant, des rapports de travail « normaux ». Madame B a « découvert » récemment – en fait rien n’était caché – que cette collègue bénéficiait d’autres avantages qu’elle, en terme de salaire, d’horaires de travail, et cette injustice lui était soudain devenue insupportable. Non seulement elle était devenue odieuse avec cette collègue, qui occupait un bureau voisin du sien et avec laquelle elle devait  « normalement » travailler, mais elle n’arrêtait pas de parler de cette injustice à tout propos,  dans l’entreprise, à des clients de l’entreprise abasourdis. Ca devenait de pire en pire, à son discours s’ajoutait depuis quelques temps l’idée que cette collègue se moquait d’elle et la narguait.  Madame B était en train de se nuire beaucoup, ça se passait dans un milieu un peu teinté de psy, et elle était en train de s’y faire une réputation de paranoïaque. Son chef de service l’aimait bien, et s’inquiétait aussi de ce qu’à ses propres dires, elle ne dorme plus, tant cette histoire la tourmentait.  Bref, il arrive à la persuader de venir me voir « pour parler », et la voici à mon cabinet.

Elle commence par une liste de ces fameuses injustices, et me fait remarquer que je n’y peux rien, ce qui est exact. Un certain temps se passe en récriminations.  Puis, tout de même, elle veut bien mettre entre parenthèse un moment l’expression de sa colère. Quand cette collègue et la manière dont elle était favorisée avait-elle commencé à devenir pour elle une telle souffrance ? Sur fond de cette question, une autre histoire apparaît. Le père de Madame B était mort récemment. Au moment du règlement de la succession, celle-ci s’était laissée convaincre par sa mère et le notaire coalisés de laisser sa part de cet héritage à une de ses sœurs, en grande difficulté psychique et sociale, de qui la mère s’occupait beaucoup.  Madame B avait elle un travail, un mari qui gagnait très bien sa vie, deux enfants déjà presqu’élevés, bref elle n’avait pas vraiment besoin de cet argent, au demeurant une somme qui n’avait rien d’exorbitant. Elle a donc été d’accord, et signé chez le notaire les documents requis, sans se poser particulièrement de questions.  Je laisse un peu de silence après ce récit, qu’elle aie le temps d’entendre ce qu’elle a dit, puis je lui fais remarquer l’évidence : que sa détestation de sa collègue était venue juste après qu’elle aie accepté de donner sa part d’héritage à sa sœur, moins bien lotie qu’elle. Peut-être que sans s’en rendre compte, elle s’était sentie spoliée de quelque chose ?  Un temps d’arrêt…et elle fond en larmes. Et vient tout un matériel d’où il ressort qu’elle avait toujours eu le sentiment que sa mère favorisait sa sœur, la préférait, etc…Je la revois la semaine suivante. Elle est un peu triste. Mais ne pense plus à cette collègue avec qui les relations, peu à peu sont redevenues ce qu’elles avaient toujours été : au fond indifférentes, et en apparence cordiales. La « normalité » même.  Cette soi-disant paranoïa quérulente n’en était pas une, du point de vue psychanalytique. Rien n’était aboli – juste refoulé. Puis déplacé, faisant retour sur une autre représentation – celle de cette collègue, qui, il faut bien le concéder, abusait un peu concernant ses horaires de travail – ce qui a permis le déplacement sur sa personne de l’affect lié à la problématique – datant de l’enfance – de cette patiente avec sa sœur. Freud parlait de « fausses connexions » à propos des symptômes hystériques, de dissociation de l’affect et de la représentation. Ce sont des femmes comme Madame B. qui lui ont permis d’inventer la psychanalyse, et d’être encouragé, au début, dans cette invention, par des succès thérapeutiques. En quelques séances, Madame B a remis les choses en place, et sa jalousie envers sa sœur, au rang de souvenirs d’enfance. Elle était d’accord dans sa vie d’adulte, aujourd’hui, pour que la succession soit réglée comme elle l’avait été, elle était dans une meilleure position sociale que sa sœur. C’est l’enfant qu’elle avait été qui n’avait pas été d’accord pour que cette sœur soit, du moins pour ce qu’elle en avait perçu, la préférée de sa mère. Et oui, l’Inconscient comme réserve d’infantile cachée, en sommeil,  dans quelqu’un peut jouer des tours ! On se fait avoir  (avec tout de même une petite complaisance, il y avait une petite jouissance pour Madame B d’enfourcher la monture de cette indignation, …et puis étant raisonnable, elle a bien voulu descendre de cette monture).  Autre chose est  d’être prise au dépourvu,  délogée de ce qui fait consister votre être.  C’est ce qui était arrivé à Madame A.  A Madame C aussi, de qui nous allons parle maintenant, mais autrement.

5°) Madame C

Madame C m’a été envoyée car elle avait fait plusieurs tentatives de suicide, dont une, extrêmement grave et violente, dont on l’a sauvée in extremis : elle avait essayé de s’enfoncer un couteau dans le cœur. Les précédentes avaient été plus banales : elle s’était tailladé les veines. Elle se remet physiquement, on lui demande ce qui s’est passé : elle n’en sait rien. Elle ne comprend pas pourquoi elle a fait ça. Elle est, cependant, dans l’après coup, plutôt « déprimée » de ces « bêtises », dit-elle. On lui a dit de venir me voir. Elle le fait, mais n’a pas grand’chose à dire, sauf de vagues plaintes : elle trouve que ses sœurs ne s’occupent pas assez d’elle. Et que la famille de son mari ne l’a jamais « vraiment acceptée ». Banalité totale dont rien n’émerge – une fois l’acte (ici attentat contre elle-même) accompli, elle n’a rien à dire. J’essaye tout de même, posant des questions, beaucoup de questions, au fil des séances vides. Son enfance ? ses parents ? quels souvenirs a-t-elle de son adolescence ? et ses enfants, que pourrait-elle dire à leur sujet ? – « rien. Normal, quoi » – vraiment rien de tout ça ne l’intéressait. Juste une scène, qu’elle raconte en y étant un peu présente : le jour où elle a voulu se poignarder dans le cœur, son mari l’avait « regardée ». – « regardée ? regardée comment » ? – « regardée avec méchanceté, un regard noir ». Rien de spécial, au cours des séances suivantes. Elle vient d’assez loin – géographiquement – et n’a pas de voiture, le village où elle habite est mal desservi par les trains, nous décidons d’un commun accord d’interrompre les séances. D’autant plus, dit-elle, qu’elle est moins déprimée. Ses sœurs, dit-elle, semblent « avoir compris » – on ne saura pas quoi – « maintenant, elles s’occupent plus d’elle ». Elle est, depuis, moins triste.

Deux années passent. Et un jour, elle me rappelle pour prendre rendez-vous. Elle arrive, plus sereine que je ne l’avais jamais vue. Et me raconte que son mari a décidé de divorcer. Qu’il a une maitresse depuis de nombreuses années, qu’il dit aimer cette autre femme, et veut vivre avec elle. Elle me dit aussi que « maintenant qu’elle a ses sœurs, cela lui est égal ». « Ne pense-t-elle pas que ses tentatives de suicide, et tout particulièrement la dernière, celle du coup de couteau dans le cœur, a à voir avec cette situation, qu’elle ignorait à ce moment là ? » – « si, et c’est pourquoi elle est venue m’en parler. Je semblais avoir tellement avoir envie de comprendre, à l’époque » – elle avait perçu cela, que je considérais qu’il y avait quelque chose à comprendre. Et de m’expliquer qu’ils étaient propriétaires ensemble de leur maison, qui était aussi le lieu où son mari, plombier à son compte avait son atelier, et que c’était sans doute pour cela qu’il avait tant hésité à refaire sa vie avec l’autre ». « Le regard noir », qu’elle avait soudain perçu, qui avait précédé son raptus suicidaire, prenait donc son sens : une aperception dans l’instantané, fulgurante, de la situation, et du désir de l’autre…de l’effacer. Auquel elle a répondu par un acquiescement….instantané. Le raptus psychotique, c’est ça : action/réaction, fulgurante, dans l’immédiateté. Pas d’interface, pas de pensée, pas d’affect. Court-circuit , là où il y aurait dû y avoir un « vécu » subjectif –  comme pour Madame A.

Voici maintenant deux cas de patients pris également dans des identifications totales – dans leur cas aux messages qu’ils portent – au point de leur sacrifier leur vie.  De telles rencontres, qui nous montrent jusqu’où peut aller la transmission psychotique lorsque rien ne peut en séparer la personne qui s’y enfonce, on ne les oublie jamais.

6°) Monsieur K

Ce patient, pendant plusieurs mois, a fait de fréquents séjours en psychiatrie pour la raison suivante : il avalait des médicaments, puis appelait les pompiers en leur disant qu’il avait avalé des médicaments. Ceux-ci venaient, et Monsieur K., selon la quantité de produits inégérés, se retrouvait soit à l’hôpital général pour un lavage d’estomac, puis en psychiatrie, soit directement en psychiatrie. Une fois arrivé là, il était souriant et tranquille. Les gens du service l’étaient moins : tous les quart d’heure, il venait, en rigolant, leur dire qu’il voulait mourir. A l’époque, un collègue qui s’appelait Maleval avait publié un livre qui s’appelait « folies hystériques et psychoses dissociatives », et ce qui passionnait tout le monde, à propos de Monsieur K., c’était la question du diagnostic. La moitié du service disait qu’il se foutait du monde et cherchait à attirer l’attention (comédie hystérique), l’autre qu’il était psychotique et dissocié. Bref, on ne savait pas trop quoi faire de Monsieur K., d’autant plus que les pompiers, de leur côté en avaient marre, menaçaient de ne plus y aller quand il appelait et se moquaient ouvertement de lui et de ses sempiternels suicides ratés. C’est dans ce contexte que ce service m’a envoyé Monsieur K. A lui, on avait dit que ce serait bien « qu’il aille parler à quelqu’un ».

Au jour et à l’heure du rendez-vous, Monsieur K. était dans la salle d’attente du dispensaire. Mais il s’était chié dessus. Il s’était chié dessus à tel point qu’il y en avait jusque sur la chaise où il s’était assis, et que surtout, il répandait une odeur épouvantable. Que faire ? lui proposer d’aller se laver, et lui donner un autre rendez-vous, c’était la seule solution. En supposant que j’aie pris sur moi de supporter, le temps d’une consultation, cette odeur – ce dont je n’avais déjà pas envie – elle se serait répandue dans mon bureau comme elle imprégnait, déjà, la salle d’attente, et comment recevoir les patients d’après ? ce n’était juste pas possible. Cette séquence s’est reproduite 3 ou 4 fois, je ne sais plus. Monsieur K. venait, et avec lui, cette insupportable odeur de merde. A  chaque fois, aussi, je lui disais que peut-être, il me montrait à quel point il était dans la merde, mais qu’ici, on ne venait pas pour montrer, mais pour dire, non avec son corps, mais avec des mots. Au bout d’un moment, il a du entendre, car il s’est présenté à un rendez-vous, enfin propre.  Et avec, à mon intention, un récit, qu’il a raconté sans du tout rigoler – à la différence de sa manière d’être dans le service – et sans non plus dire qu’il voulait mourir. Il a dit, d’abord, qu’il savait qu’on le considérait comme un être ridicule, risible, et que lui-même se considérait ainsi depuis longtemps. En disant cela, il n’était, justement, pas ridicule du tout. Et il a continué, sérieusement. Son histoire, qu’il n’avait jamais dite à personne, c’est qu’il avait eu un petit frère, et que cet enfant est mort, brûlé vif dans une cheminée. Lui a tout vu, et aussi que sa mère, qui avait assisté à tout, n’avait rien fait pour sauver l’enfant. Il avait 8 ans à ce moment là. Il a dit que lui, Jérôme, était à la fois mort et né à ce moment là.  Je lui ai dit que « mort » et « né », ce n’était pas la même chose. Que c’est bien qu’il aie pu, enfin, venir se décharger du poids de porter seul cette histoire terrible. Que peut-être sa mère était malade, que c’est pour cela qu’elle n’avait pas essayé de sauver son enfant. Et qu’on allait se revoir, et qu’on aurait tout le temps de parler de tout ça, et de bien d’autres choses, et d’essayer de comprendre ensemble ce qui s’était passé, et ce que ça avait fait en lui. Il est parti avec un rendez-vous pour la semaine suivante. C’était dans les Ardennes. Cette séance avait eu lieu mardi, et je suis rentrée à Paris comme d’habitude, le jeudi. Le rendez-vous de Monsieur K. devait être le mardi d’après. Mais, au fur et à mesure que la semaine avançait, je me suis sentie inquiète – « sans raison » puisque la séance avait été extraordinairement fructueuse , et que logiquement cela ne pouvait qu’aller mieux. Mais la vie n’est pas logique, ou plutôt, l’Inconscient a des logiques qui ne sont pas toujours celles qu’on voudrait. J’ai téléphoné Vendredi dans le service pour une raison administrative, et j’ai eu la secrétaire. Et là, elle m’a dit : mercredi soir, Jérôme K. s’est donné la mort, cette fois-ci pour de bon. Pas en avalant des cachets et en appelant les pompiers comme d’habitude, non. Il avait acheté un bidon d’essence, s’était aspergé avec, avait mis le feu. Il était mort brûlé vif.

7°) Mademoiselle E.

Voici un autre destin, qui probablement aurait pu être évité si les soignants et le personnel judiciaire qui y ont été mêlés avaient un peu mieux été au fait de comment s’opéraient les transmissions psychotiques. Il commence par un sacrifice humain. Une femme, Madame E., dans un raptus psychotique, étrangle sa fille de 6 mois au berceau, car expliqua-t-elle, après l’acte « le diable est entré dans cette enfant ». Chez nous, de telles croyances sont rares et signent la pathologie. Mais les anthropologues qui travaillent en Afrique attestent que non seulement elles sont fréquentes dans certains endroits, mais font lien social : on appelle collectivement « enfants sorciers » les gamins sur lesquels le collectif projette le mal qui rôde alentour, des personnes font commerce de les démasquer, leur appliquent des procédures d’exorcisme qui peuvent entrainer leur mort etc…Evidemment, dans les Ardennes, vers 1970, le contexte culturel était différent. ..

Après ce meurtre, Madame E. a eu un procès au cours duquel elle a été déclarée irresponsable, plus exactement, il a été dit « qu’il n’y avait eu ni crime ni délit », vu l’altération des fonctions morales, cognitives, et de discernement de la personne qui a commis cet acte. Suite à ce jugement, Madame E. a été, normalement, internée en placement d’office dans le service lié à son secteur d’habitation. Comme elle était, une fois le meurtre accompli, tout à fait calme, ne présentant de danger ni pour elle-même, ni pour les autres, ni risquant pas de nuire à la société, le placement d’office, au bout d’un an, a été transformé en placement volontaire, puis encore un an au cours duquel elle n’a posé aucun problème de comportement ou autre, se coulant dans la vie du service de manière paisible. Elle ne niait pas ce qu’elle avait fait, n’en parlait pas non plus, et personne ne lui en parlait, puisqu’on « savait bien » pourquoi elle était là, et elle, elle « savait bien » aussi ce qu’elle avait fait. Pourquoi remuer ce à quoi on ne pouvait rien changer ? ce n’était, après tout , qu’une pauvre femme, malade. Bref, deux ans après le sacrifice d’enfant, l’auteur du sacrifice était relâchée de l’hôpital, à charge pour elle de se présenter au dispensaire d’hygiène mentale pour un « suivi » de pure forme. Elle n’avait pas besoin de médicaments : ni délire, ni hallucinations, pas de plaintes. Au bout de quelques mois, la pénurie de personnel médical et psy étant ce qu’elle était, même ce « suivi » de pure forme fut abandonné. Un dossier de moins dans la pile, pléthorique…

C’est à ce moment là – lorsque le suivi de Madame E. a été abandonné – que se sont produits les événements suivants : cette femme avait une fille ainée, qui faisait des études d’infirmière à Paris, avait quitté la famille et vivait sa vie. Elle n’était même pas dépendante financièrement, à l’époque, les études d’infirmière pouvaient être financées si on s’engageait à travailler ensuite dans le service public pendant un certain nombre d’années. Cette jeune femme de 21 ans était tout à fait inconnue du service, et pas au courant des aléas du « suivi » de sa mère. Et un beau jour, une ambulance arrive avec elle dedans, en proie à un état d’agitation mélancolique aigu. Elle hurlait qu’elle était coupable, qu’elle avait tué sa petite sœur, qu’il fallait qu’on la punisse. Et où l’ambulance la dépose-t-elle ? sectorisation administrative oblige : dans le même pavillon où sa mère avait été, pendant deux ans internée. Ceci dit, pour le coup, le diagnostic était clair : bouffée délirante mélancolique aigue, médicaments pour la calmer – pas inutiles, vu son état, sauf qu’on avait beau augmenter les doses, le délire de culpabilité et d’indignité était plus fort que les médicaments, que les tentatives de la « raisonner », de la « mettre face à la réalité », qu’elle n’avait tué personne, que c’était sa mère qui avait tué sa petite sœur etc…Rien n’y faisait, elle revenait toujours au même point : « elle avait tué sa petite sœur, elle devait être punie ». Bien entendu, fini les études d’infirmières, fini les projets d’avenir, fini même la possibilité de faire une promenade dans le parc, tranquillement, en silence, en regardant la végétation changer au fil des semaines, fini de pouvoir dormir en paix, peut-être rêver. Elle répétait toujours la même chose, à tout le monde « elle avait tué sa petite sœur, il fallait la punir ». Le tragique en jet continu, ça lasse. Au bout de quelques mois, on ne l’écoutait plus, et puis – défenses du personnel, pas spécialement « méchant », mais qui en avait marre : on s’est mis à se moquer d’elle. Elle est peu à peu devenue la risée du pavillon où elle était.  Comme quoi, finalement, elle avait bien obtenu du monde environnant, une sorte de punition.

On en était là lorsque je suis arrivée dans ce service comme consultante en 1977. Pas plus que d’autres, je ne savais « quoi faire ». Juste, tout de même, cette intuition – de bon sens, mais l’administration n’en a guère – qu’il n’était pas bon du tout d’avoir hospitalisé Mademoiselle E. dans le même pavillon où sa mère avait été hospitalisée avant elle. Que c’était comme si on « validait » le travail de sa psychose, qui consistait justement à se substituer à sa mère en tant que méritant un châtiment. Cette remarque fut entendue, et la patiente déplacée administrativement dans le pavillon voisin. Il s’en était suivi un léger mieux. Qui n’a pas duré. Les années ont passé. Des traitements ont été essayés, des internes se sont succédé auprès d’elle, certains ont essayé de l’aider, de lui parler, de la convaincre.. D’autres, au contraire, jouaient, avec elle, comme avec une marionnette, s’amusant à la faire délirer « alors, c’est toi qui as tué ta petite sœur « ? – et de rigoler. Elle a fait l’objet de synthèses, de réunions. Quelqu’un a utilisé son cas dans sa thèse de médecine sur les dépressions délirantes. Tout cela sans effet notable (les moqueries pas plus que les essais pour l’atteindre et l’aider, tout semblait glisser sur elle). Les discussions à son sujet sont devenues moins fréquentes, on l’oubliait, on s’était habitués à son  » état », on se disait qu’elle s’y était peut-être habituée aussi. Mais non. Un jour d’hiver, à l’occasion d’une permission pour aller voir sa mère, la tueuse d’enfant – c’était sa famille, où aurait-elle pu aller ailleurs ? – elle est allée se jeter dans la Meuse. Et elle est morte. Une vie pour une vie. La mort de sa sœur, finalement , aura eu une inscription symbolique. Elle l’a prise en charge elle-même. A la loi perverse « il n’y a eu ni crime ni délit » – alors qu’une enfant était morte – elle a opposé une autre loi, celle qui dit qu’on ne doit pas tuer…impunément. Pourquoi quelqu’un prend il sur lui, jusqu’au sacrifice de sa vie, la volonté de ne pas laisser sans répondant une faillite de la loi symbolique ? cela aussi est un mystère. Mais le fait est avéré. Les livres de Françoise Davoine (voir plus bas bibliographie) sont pour la plupart consacrés à de tels Don Quichotte du symbolique, des êtres qui ne supportent pas les points de perversion qui tordent la loi, et par leur folie s’emploient à montrer…ce que personne ne veut voir. Parfois, comme Mademoiselle E, ils en meurent.

8°) Monsieur T

Monsieur T est quelqu’un que j’avais déjà eu l’occasion de voir, avant de le recevoir en thérapie, dans un bus qui montait vers l’hôpital. Silencieux, immobile, ne faisant pas de grands gestes, ni ne se parlant à lui-même ni à quelqu’interlocuteur imaginaire, il projetait autour de lui un tel halo de terreur que dans ce bus bondé, un vide sanitaire s’était formé autour de lui. Il occupait, seul, sans s’en apercevoir un espace prévu pour quatre – deux sièges faisant face à deux sièges – chacun évitait soigneusement de croiser son regard.

Cet homme avait passé 6 ans hospitalisé en psychiatrie, et il faisait peur à tout le monde, y compris au personnel soignant, au point où pendant ces années d’hospitalisation, personne ne lui parlait. Il n’y avait pas de « raison » évidente à cela. Ces équipes soignantes n’étaient nullement des poules mouillées : l’hôpital psychiatrique, à l’époque, il y avait de tout : psychopathes, individus agressifs, délirants, drogués en manque, tout cela était monnaie courante,   ça faisait partie du métier de « gérer » de tels individus. Monsieur T, c’était autre chose. Il était auréolé d’une ambiance de terreur qui l’isolait aussi sûrement qu’un qui au moyen âge aurait été repéré comme portant la peste noire.

Juste une fois, un interne, nouvellement arrivé dans le service, étonné de la longueur de son séjour, lui a demandé, en toute simplicité  et bienveillance  « pourquoi il était là ». La réponse de Monsieur T. fut fulgurante : il sortit de la consultation, et alla se tailler les veines. Il avait donc répondu à sa manière : il était là tant que nul ne remarquait son existence, qu’on ne la lui imputait pas à charge. Si cette existence devait s’affirmer, cela ne pouvait être ….qu’en se supprimant.  Après cet épisode, on ne lui demanda plus rien, et il continua à vivre ainsi dans le service, dans son caisson virtuel d’isolation sensori-psychique. Cela a duré des années. Il s’était tout de même fait un ami : un chat qui l’attendait tous les soirs pour qu’il lui ouvre la porte du pavillon. Un jour, le chat n’a plus été là. Monsieur T est sorti peu de temps après….sans plus de « raisons » explicites que quand il était rentré.

Cette condition d’existence – survivre à condition d’annuler tout ce qui pourrait être en lui un désir d’exister, Monsieur T l’a transportée telle quelle auprès de moi, lorsque, bien des années plus tard, il est venu en thérapie : je lui avais demandé de noter ses rêves. A cette demande, il avait répondu par un rêve « on m’accuse d’avoir écrit quelque chose. Je suis terrorisé de cette accusation. Je réponds à la personne qui m’impute cela que non, je n’ai jamais rien écrit. S’il y a une lettre, c’est que c’est la voisine qui l’a écrite ».

Et de fait, c’était une sacrée lettre ! Je l’ai su au bout d’un certain temps de thérapie, il rôdait, la nuit, dans Charleville, armé d’un couteau, avec le projet de tuer, si l’occasion se présentait, une femme et un enfant. C’était cette lettre là – qu’en effet il n’avait pas écrite – qu’il transportait avec lui,  attendant de pouvoir en exécuter le programme. Nul ne savait cela, lorsqu’il était pensionnaire à l’hôpital, encore moins ceux qui étaient dans le bus avec lui. Pourtant, inconsciemment, ils le « savaient », ou en tout cas le « sentaient ». Et chacun se tenait de lui aussi loin qu’il était possible. Certains êtres sont « ombiliqués » dans les forces de mort, et non dans les forces de vie.

L’histoire de Monsieur T était la suivante : sa mère avait voulu avoir un enfant alors qu’elle était très malade et avait déjà perdu un rein. Le médecin lui avait dit que du fait de sa grossesse, elle risquait de perdre aussi le 2ème. Elle a donc, pendant tout le temps de sa grossesse, pensé être en danger de mort, et plus précisément, que ce petit qu’elle portait, allait la tuer. C’était juste après la guerre, la médecine n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, et de plus c’étaient des gens simples et pauvres, ouvriers agricoles originaires d’Ukraine. Ils s’étaient trouvés là, déposés par les tribulations de l’histoire, dans l’Est de la France, loin de toute famille.

Leur famille, d’ailleurs, avait été exterminée lors des purges politiques de Staline, presqu’entièrement. Ces purges avaient fait, on l’oublie souvent, des millions de mort par balles, ou plus lentement, de faim, du fait des vagues de « dékoulakisation » – épuration sociale, il s’agissait de se débarrasser de tous les petits propriétaires terriens, et de ceux qui étaient « infectés » par une manière « petite bourgeoise » – paysanne – d’envisager la propriété privée. Mais mouraient aussi ceux qui rejoignaient les kholkozes de la nouvelle agriculture collectivisée : les quotas qu’on imposait à ceux d’Ukraine étaient tels qu’il ne restait plus de graines pour les semences de l’année à venir. On nourrissait les habitants des villes russes en faisant mourir de faim les paysans Ukrainiens. Ainsi était la politique de Staline – et l’univers d’où provenaient ces gens déplacés, les parents de Monsieur T.  Univers dont ils ne disaient mot, jamais. Et dont sans doute, ils n’avaient qu’une idée vague : ainsi le père de Monsieur T. avait-il pleuré lors de la mort de Staline, une des rares occasions où il avait exprimé autre chose que « c’est l’heure du repas », et un épais mutisme sur tout. Son fils avait alors 5 ans, c’est le seul souvenir « vivant »  qui lui est resté de son père – souvenir qui prend tout son relief lorsqu’on connaît un peu le contexte historique de tout cela. Cet homme pleurait, sans le savoir, sur le bourreau de son peuple…Tel était le back ground de cette lignée, qui avait abouti à Monsieur T. et à son impasse existentielle. Aimer ce qui a tué les vôtres, cela a des effets sur la descendance…Il est à noter que Monsieur T, avant d’échouer à l’hôpital psychiatrique pour un état d’incapacité totale à vivre et à vouloir quoi que ce soit, avait tenté de faire des études d’histoire.  L’un des éléments qui ont porté cette thérapie – qui lui a permis de se greffer sur autre chose que des forces de mort  – a été que j’avais fait des études d’histoire. Que je suis  aussi originaire de l’Est . Que mon père s’appelait Alexandre, comme le sien. Que j’aimais aussi les chats et la Science Fiction. Et que j’ai aimé la compagnie de ce patient, son humour, son intelligence, par delà le piège horrible où il était pris.

Pour Monsieur T, le fait d’exister et le meurtre de l’autre – et donc de lui-même, car s’il avait « tué » sa mère pendant qu’elle le portait, il serait mort aussi – étaient mélangés dans un magma et une confusion indissociables. Tout mouvement vers l’autre (désir de lien) était « interprété » inconsciemment par lui comme désir de meurtre de cet autre. Cette situation est apparue dans sa thérapie de beaucoup de manières. Certaines m’ont mise moi-même en danger, puisque pendant une période, au début, il venait aux séances avec le même couteau qu’il promenait dans les rues de Charleville. D’autres, plus indirectement : invité à faire quelque chose avec de la pâte à modeler, au début, avec une joie mauvaise, il mixait toutes les couleurs de pâte, jusqu’à obtenir une non-couleur noir/marron – avec laquelle il fabriquait, en me regardant de manière provocante, une boule informe. C’est après un long temps de travail, que je ne détaillerai pas ici, il y faudrait des heures, qu’il a fabriqué d’autres choses, dans lesquelles les couleurs étaient distinctes les unes des autres, et notamment un petit personnage blanc qui le représentait lui, en train de naitre, vivant, dégagé de la confusion perverse entre « appeler vers l’autre » et « tuer l’autre ». A la fin d’un parcours thérapeutique de 9 ans, semé de vicissitudes, Monsieur T. ne faisait plus peur aux autres;  Le halo maléfique qui l’entourait s’était dissipé.  J’ai appris récemment qu’il avait pu vivre les années qui ont suivi dans une marginalité devenue vivable, et pas sans lien humain. Il est mort d’un cancer il y a peu, et j’ai su qu’il avait demandé que le petit bonhomme blanc qu’il avait modelé au cours de notre travail soit enterré avec lui.

La schizophrénie, au sens psychiatrique, vous la rencontrerez sûrement dans la suite de vos études, avec des critères diagnostics tels que présence de délires, d’hallucinations, auto- mutilations, discordance thymique etc…, critères qui d’ailleurs présentent une grande variabilité selon les pays. Le fait est que ces symptômes peuvent être présents dans toutes sortes de situations cliniques à des moments où le patient est poussé à sa limite. Ce qui doit vraiment alerter, ce ne sont pas tellement ces symptômes positifs, quand bien même spectaculaires, c’est la perception de l’impasse existentielle totale dans laquelle se trouvent ces personnes. Même ainsi, l’ingéniosité de la psychê humaine pour trouver des bribes d’existence est stupéfiante : nul n’est entièrement schizophrène (ni entièrement ceci ou cela, d’ailleurs). Nulle impasse existentielle n’est sans recours, et ces personnes qui en permanence luttent contre les forces de mort, sont en même temps capables d’inventer des dispositifs, des bribes de vie – que les autres trouvent « fous », ou « obsédants »,  par exemple se passionner pour l’annuaire du téléphone ou les horaires de circulation des trains,  étudier la météo sans relâche, et le mouvement des nuages – dispositifs par lesquels à l’écart des autres, mais les côtoyant sans haine, ils s’inscrivent, comme il le peuvent, dans un devenir humain.  Les plus doués d’entre eux deviennent artistes, ou écrivains, et on leur doit des oeuvres sublimes et déchirantes (Van Gogh, Artaud).  Je vous souhaite, si vous croisez à l’occasion de votre pratique médicale, de tels poètes – vrais ou supposés – et chercheurs, habitants des nuées, bâtisseurs infatigables de chimères, de percevoir ce que leur rapport singulier à l’infini comporte si souvent de beauté, d’en jouir avec eux sans condescendance, de les rencontrer tels qu’ils sont, et d’aimer ce qu’ils transmettent. C’est ainsi que vous pourrez les aider, en étant sans arrière pensée, amis de l’existence qu’ils sont arrivés à se donner, contournant l’impasse, l’impossibilité originaire.

 

eva talineau

evatalineau@orange.fr

 

 

 

bibliographie :

Françoise Davoine – histoire et trauma (à propos du « travail » de la psychose pour réparer les plis pervers de l’histoire)

Philippe Refabert – de Freud à Kafka (sur le travail d’inscrire le négatif, lorsque le « je » et le « moi » se trouvent collés l’un à l’autre)

Gaetano Benedetti – le sujet emprunté (sur le chemin des thérapies de schizophrènes et le mode d’engagement du thérapeute qui les permet)

Henri Grivois – la psychose à l’état naissant

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “PSYCHANALYSE ET PSYCHOSE – cours du 23/2/2017 , 14H30 ( fac de médecine 12 rue de l’Ecole de Médecine, Paris 6ème) Version en ligne.

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