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L’ECRITURE DE MUSIL DANS LE CHAMP LITTERAIRE

L ‘ECRITURE DE MUSIL DANS LE CHAMP LITTERAIRE

(conférence prononcée le 18 mai 2016 au séminaire de Daniel Sibony)

La littérature, classiquement, joue avec les identifications. Elle s’en nourrit et les nourrit. Elle anime l’imaginaire. On apprend à vivre aussi dans les bibliothèques.

Il est acté également que si la littérature est un effet de ce qui est dicible à un moment donné dans le champ culturel , elle fait aussi partie des causes qui déterminent ce dicible. Il y a des aller retours  entre réalité et univers fictionnel. L’amour romantique est autant effet de la littérature ..qu’explorée par celle-ci. . L’offre identificatoire proposée par les écrivains contribue à donner forme à la réalité.

Autre chose, moins immédiatement perceptible : la littérature résonne avec l’identification inconsciente « subjective » de tout un chacun en tant qu’il a été co-auteur, enfant, en des temps oubliés, d’une version d’un petit théâtre oedipien ou pré oedipien intime, par lequel lui-même a « interprété » les aléas qui ont accompagné sa venue au monde.

L’écrivain réalise dans le social, publiquement, l’acte d’invention romanesque intime du sujet – celui de la modernité . On est auteurs, et en partie responsables, de nos propres fantasmes, même s’ils résultent de nos premiers liens avec les autres. La psychanalyse s’est inventée à partir de ce constat. C’est ce que rappelle, sans que ce soit dit, l’écrivain qui invente un monde, et une vision du monde, et invite le lecteur à aller voir ça.

Il s’agit de la liberté d’écrire sa vie. Elle est précieuse. Meme si la conséquence en est ce que Freud a découvert et formalisé sous forme de surmoi. Et que ce surmoi Oedipien occidental tend à se transformer en injonction à être complètement auteur de soi-même, et de sa propre loi.

Cette liberté et l’appropriation collective de cette liberté sont apparues dans l’histoire en même temps que l’écriture littéraire comme subversion des univers traditionnels où le sujet est défini par le collectif. C’est à elle que le lecteur a à faire devant une oeuvre, donc un « auteur ». Et cette geste subversive ne va nullement de soi. Voir dans les pays musulmans le ramdam fait autour de Salman Rushdie , qui a osé « interpréter » dans un écrit littéraire, donc de fiction et non à prétention théologique, la vie de Mahomet. 20 ans après, la fatwa n’a pas été retirée, mais au contraire, l’Iran a doublé la prime récemment pour qui l’exécuterait.

MUSIL – L’écriture de cet écrivain vient , dans ce champ de l’écriture littéraire que nous venons de survoler – faire une incision dans cette avancée/ invention – du sujet comme auteur souverain. Non pour retourner vers la « tradition » , le gel de la parole dans des formes imposées etc.. – mais en opérant un saut : celui de rattacher ce champ, celui de la littérature comme accompagnant l’Oedipification de l’Occident, effet et cause de la propagation des idéaux démocratiques, à la question de l’Etre, de l’événement d’Etre, de la magie du commencement.

Musil le répète constamment, depuis les débuts, dans les désarrois de l’élève Töreless, jusqu’aux tous derniers textes mystiques sur lesquels il travaillait – encore et encore – au moment de sa mort « souffles d’un jour d’été ». – Son projet est une « utopie » dans la littérature – de topos, lieu, l’utopie est le lieu dont l’existence s’inscrit à travers le mouvement de l’inventer. Il veut que ses mots procèdent toujours de l’état naissant créatif du langage, celui qui crée le monde, qui vient à l’être du fait de cette création.

Malgré tout le talent de Thomas Mann, son contemporain, et l’amitié que celui-ci était plutôt prêt à lui prodiguer, et qu’il lui a en effet prodigué dans les moments où Musil, en exil et sans un sou en Suisse, en a eu le plus besoin, il considérait la littérature telle que la concevait celui-ci, comme de peu de valeur. C’est que celui-ci, Thomas Mann, travaillait la pâte de la « réalité ».

Musil, lui, ne « croyait » pas à la réalité, en tout cas il n’y adhérait jamais comme à une évidence. Il « voyait/pensait » simultanément d’autres possibles. Son écriture transmet merveilleusement cette dimension d’infondé du monde, que la plupart des gens oublient, occultent, pris par l’urgence et le travail de vivre , mais que lui ne voulait pas ou ne pouvait pas oublier. Mais il ne tombait pas pour autant dans un gouffre. Le portait la passion de vouloir produire par son écriture la justesse qui manque au monde pour être de manière continue surgissement du divin

YHVH, « j’ai été, je suis, je serai », il n’en avait nulle connaissance – ni que pour le Talmud le monde est une création infinie et continuée. On a des données très précises sur ce qu’il lisait, étudiait. Musil a laissé, outre l’Homme Sans Qualités, déjà 2 tomes consistants, plusieurs dizaines de milliers de pages d’études, notes, essais, journaux. Il étudiait sans cesse et lisait, y compris les travaux de ses contemporains, littérature, philosophie, psychologie expérimentale, se tenait au courant des avancées de la Science etc.. Aucune trace du Talmud, ni de rien d’approchant. Juste, à la fin de la vie, des textes mystiques, Maitre Eckhart.

Signifiant aussi : dans la récente biographie de Musil par Frédéric Joly , le nom de Heidegger n’apparait pas, sauf à propos d’une remarque où Musil disait ne pas apprécier les élèves de celui-ci, qu’il comparait pour leur suffisance dogmatique à ceux de Freud. Il est à peu près certain qu’il n’a pas lu Heidegger. Or, Heidegger a ramené dans le champ philosophique qui était le sien, la question et la pensée de l’Etre. Comme l’a montré récemment Daniel Sibony, il en ignorait, ou feignait d’ignorer, les racines bibliques alors que ses textes en sont irrigués. Il est intéressant de noter qu’à peu près à la même époque, Musil les a introduites, de son côté, dans le champ littéraire, comme pratique expérimentale et comme pensée de cette pratique. Que la pensée aie à être à la fois objective et subjective (subjective en tant que seul l’homme est « le berger de l’Etre », disait Heidegger), est un thème récurrent aussi chez Musil. Qu’il n’y a pas d’un côté les mots, de l’autre les idées .  Musil ne « savait » ce qu’il allait écrire que dans l’acte de l’écrire.

L’homme sans qualités : un livre d’une intelligence étincelante, où l’ironie, l’humour, et la poésie de Musil font merveille. C’est surtout dans le tome 1 que s ont introduits les nombreux personnages qui habitent cette expérience littéraire, personnages qui incarnent divers types de vision du monde. C’est aussi là que Musil montre la naissance de ce qu’il appelle l’Autre Etat, prémisse des « écrits mystiques », plus nombreux dans le deuxième tome où les conversations entre Ulrich et Agathe prennent de plus en plus de place. Musil les appelle « conversations sacrées ».

Il utilise expressément dans ses notes, le terme de « mystique ». Mais ce terme prête à confusion : les écrits mystiques, sont des témoignages de la vie psychique de ces êtres qui se pensent habités par Dieu, ou le Christ, et décrivent, avec plus ou moins de lyrisme et de talent, leur jouissance et leur souffrance de cet état. Ulrich, lui au coeur de l’expérience la plus extatique , ne perd jamais le souci de la faire communiquer avec d’autres dimensions du monde. Il ne s’enferme pas avec , ni ne l’enferme avec lui. Comme dit Musil , avec humour « j’explore les voies de la sainteté en étudiant si on peut y faire passer une automobile ». Les textes mystiques chantent et célèbrent la joie en Dieu, reçue comme une grâce – Musil la croise, c’est l’Autre Etat, et il en fait un moment du monde, moment avec lequel il converse, comme avec d’autres.

Dans le premier tome de l’Homme Sans Qualités, Musil raconte comment il a rencontré, jeune, pour la première fois ce qu’il va appeler l’ « Autre Etat » . Une histoire d’amour avec une femme, l’épouse d’un major , alors qu’il était lui-même lieutenant , événement imprévu, par lequel, tous deux ont été saisis, et surpris, en même temps. Puis il a été muté, lui a écrit des lettres, beaucoup de lettres, ..puis l’a oubliée elle, mais pas l’état, le mode de présence au monde, que grâce à elle, à travers elle, il avait découvert. Il a cessé de lui écrire..et à continué à écrire, réécrire, réinventer le monde à partir de cette découverte, que l’altérité d’un autre peut renconter la sienne, et qu’alors Dieu/l’etre, est en toute chose, et lui est en elle, et elle est en lui, et le souffle de la brise aussi est Dieu.

Bien sûr, ce récit a valeur d’un mythe – et d’autant plus signifiant. C’est le récit de la naissance d’un nouveau rapport, que Musil dit être « subjectif », au monde, en opposition à celui, sèchement scientifique – on dira plutôt « scientiste » – qui ne voit dans le monde qu’un ensemble de causes et d’effets qui s’engendrent les uns les autres.

Mais il faut bien voir que la « subjectivité » dont il est question ici est aux antipodes de celle à laquelle on se réfère quand on écrit ou lit des oeuvres littéraires ou des romans. Elle n’a rien à voir avec quelqu’espace du privé ou de l’intime. Encore moins avec le « subjectivisme » des romantiques qui baignent dans l’idée que le moi est tout. Ce n’est pas non plus la « subjectivité », Oedipienne, qui caractérise la modernité, dont il a été queston plus tôt. La « subjectivité » Musilienne, celle dont ce mythe fondateur montre l’ouverture pour Ulrich est une manière inscriptive d’aimer, qui troue le narcissisme, sans l’abolir . Et cet état de l’Etre a été appelée par une rencontre – non avec un « objet », mais avec un autre sujet – sujet qui a aussi été, en même temps, sujet à cet amour, à l’événement de cet amour. Tombé du Ciel – ou du site de l’Autre si on préfère les mots de la psychanalyse.

. A partir de cette expérience, Musil va non pas « tout réinventer » – titre qu’a choisi Frédéric Joly pour sa récente et très bonne biographie de Musil – mais réinventer par l’écriture son rapport au monde, du point de vue de l’être. . Du fait de cette rencontre « subjective » – , d’une subjectivité non appropriable, qui n’appartient pas au sujet qui en est le siège – le monde n’est plus seulement un donné dans lequel il y a lieu de prendre place, encore moins un objet d’étude, c’est l’espace dans lequel s’active un amour inscriptif.

 » le monde est une invention perpétuelle, dont on est bien loin d’avoir exploré tous les possibles, merveilleusement contradictoires. « Le monde est encore jeune, et bien intéressant », dit Ulrich – écrit par Musil à un moment où les uniformes » couleur de merde », selon son expression , commençaient à pulluler dans les rues de Vienne. Musil est un de ceux qui ont vu monter ce qui allait emporter le monde auquel ils appartenaient, celui de la Mitteleuropa, et il ne s’est fait aucune illusion. Obligé de vivre de sa plume , sans patrimoine ni emploi salarié , au moment où l’inflation ravageait la république de Weimar, d’ailleurs agonisante, c’est la charité de quelques amis qui lui a permis de survivre. Pourtant, il ne déséspérait pas. Au milieu des pires ennuis, il continuait son oeuvre d’écriture. Le rapport intime d’amour à l’infini – symbolisé dans l’homme sans qualités par l’Autre Etat, puis par la rencontre entre Ulrich et Agathe – et soutenu dans la réalité de sa vie par la tâche quotidienne, de convoquer les mots à leur limite pour en extraire beauté et justesse – une dizaine d’heures d’écriture par jour – gardait en lui présente, et chevillée au corps, au-delà de toute espérance, la certitude qu’il devait continuer d’écrire, et que le monde avait besoin de son oeuvre.

Musil est un très grand écrivain. Un de ceux qu’on peut lire et relire encore, heureux de le rejoindre lui et les personnages qu’il a créés, et leurs infinies digressions « théoriques » . Il s’est donné l’écriture comme loi. Muni de cette loi, que transmet-il ? par quoi a-t-il été saisi, dont il offre au lecteur sa magnifique traduction ? Peut-être l’amour de l’infondé , de ce qui ne cesse jamais de ne pas se refléter – et dont il nous offre, par son travail incessant et inachevé, la pensée et la beauté.

« Je ne désire que ce que je n’aurai pas, la confirmation que mes mots ont touché le cœur du monde » a écrit Stig Dagerman qui lui s’est tué à 33 ans, après nous avoir laissé quelques courts chefs d’oeuvre. Musil lui a su faire une force de cette non-confirmation. Il est mort, de mort naturelle et de fatigue, en écrivant.

eva talineau

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