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de Newton à Freud – ouvertures du temps de l’Autre. Ecritures

résumé : ce texte, qui date de 2012, et a été écrit dans le cadre du séminaire de Daniel Sibony de cette année qui traitait de la « passion de l’analyse »  explore le rapport entre la science à l’état naissant, dans le moment où l’invention scientifique ouvre un nouveau frayage dans le monde tel qu’il est donné, qu’il va transformer radicalement par sa manière de lui  » causer », via des  lettres épurées du sens (le langage mathématique) , mais posées comme exigeant cohérence et rigueur interne ,   et l’invention psychanalytique, comme percée d’un  sujet vers l’inconnu qu’il n’est pas,  et qui, à partir de ce pas – à entendre dans les deux sens – va « causer » autour de lui le monde, son monde, comme ce que celui-ci n’est pas, et auquel lui seul peut donner existence, par sa manière de s’adresser à lui et d’en recevoir , selon son génie singulier, les retours.   La pensée de Freud porte dans  son style même la trace et la puissance  de cette force inscriptive,  lorsqu’on est attentif, au delà du sens et de la pertinence des concepts qu’elle invente, au  mouvement de l’invention qui l’anime,  depuis l’intérieur du frayage qui la produit. A ce titre, des travaux de non analystes, comme J.M. Rey , qui n’ont cure de la validité clinique de ce qui est dit, mais s’attachent  au travail des mots de la langue Freudienne sont du plus grand interêt pour nous, aujourd’hui.

Stig Dagerman « Dieu rend visite à Newton » 1727, extraits (1)

« Parfois Dieu se lasse de son être de lumière et de silence. L’éternité lui donne la nausée. Il laisse tomber son manteau. Nous voyons une ombre se dessiner parmi les étoiles. La nuit vient. Dans la maison de Newton, on se dispose, sans le savoir, à recevoir l’étrange visite »… »Et voici Dieu qui pénètre dans le cabinet de travail de Newton…C’est une pièce où d’un commun accord entre Newton et le reste du monde, personne ne parle. Durant toute sa vie, Newton a amassé du silence dans cette pièce immense…Il y a là le silence ionien, le silence conjugal, le silence de la mer de Chine, celui des sommets des Alpes »… »près du foyer, loin derrière le vieux Newton, un serviteur en livrée rouge prépare le thé de minuit…il écarte les salamandres qui se rassemblent autour du trépied..Il voudrait les chasser à grands cris, comme font les soldats et les servantes, mais il est muet, né de parents muets. Ils ont tous été muets, depuis l’origine des temps, tous ceux de sa famille. Même son coeur est muet et bat sans bruit. Les choses mêmes deviennent muettes entre ses mains. Si cet homme frappe une pierre d’un marteau, marteau et pierre se taisent, et s’il approche un âne qui brait, l’âne devient muet. Il est le fils du silence et Newton l’aime. »

Newton plus encore que Descartes, du fait d’avoir le premier entrepris de questionner le monde par l’intermédiaire d’un langage abstrait qu’il inventait à mesure, celui des mathématiques, fut le père spirituel de la science et de la rationalité moderne. Le premier il a ouvert la scène du monde à une autre logique que celle qui cherche à comprendre ce qu’il y a, en extrapolant à partir de ce qu’on peut « imaginer » par le consensus d’un « sens commun ». De ce dont fut tissée la passion qui l’a porté, Stig Dagerman, par ses mots inspirés, se fait l’écho poétique. Loup Verlet, dans « la malle de Newton » (2) nous livre d’autres éléments. Voyage épistémologique qui éclaire sur bien d’autres choses que son objet – la naissance de la physique moderne, les contradictions qui ont habité Newton, son fondateur – comme c’est souvent le cas de toute recherche marquante – tout en laissant intact le mystère de ce que la nature puisse être interrogée ainsi et réponde d’une manière qui tire à conséquence.

Newton fut le premier à amener sur la scène du monde la passion d’analyser. Non pas en réduisant l’inconnu à du connu, en « comprenant » les choses, en les décomposant en éléments déjà sus appartenant à un ordre du monde censé aller de soi, et pouvoir être discuté et compris de manière consensuelle. C’est ce que, au siècle d’avant, faisaient encore Kepler et Galilée, qui essayaient tant bien que mal de « sauver » la théorie, de concilier leurs observations des mouvements des planètes et le cadre logique/théologique au sein duquel ils étaient nés, de les rendre « compréhensibles » à leurs contemporains. Newton, lui, a fait un autre pas, décisif – expliquer le connu par de l’inconnu en inventant des questions inédites formulées mathématiquement, et jusqu’à lui jamais posées, à l’univers physique. Ainsi, sans le savoir, enracinait-il sa pensée dans « rien » d’existant, dans la pure supposition sans forme pré-existante, que de ce rien, il serait possible de tirer des conclusions qui feront parler le silence des choses – que le réel questionné ainsi répondra, que ces réponses auront une cohérence. Ce sera la Science Moderne. Imaginer le monde tel qu’il fut avant ce pas décisif relève pour nous de contorsions mentales et intellectuelles dépourvues de toute évidence.

Ce pas aurait-il pu ne pas se faire ? Qui peut le dire ? Ce passage, en tout cas, était dans l’air,un des possibles de ce temps et de ce lieu, l’Occident au 17ème siècle. Et il se fit là, introduisant une discontinuité radicale, rendant caduc, fissurant à jamais le fantasme de totalisation du savoir, d’humanisme, tel qu’il avait pu atteindre son apogée aux temps de la Renaissance, incarné dans des figures comme celle de Pic de la Mirandole – rompant aussi, sans le savoir, avec le régime des « trouvailles » aléatoires, sporadiques, reconnues et exploitées ou méconnues et laissées de côté, qui ont, de toujours, jalonné la préhistoire, puis l’histoire humaine.

Lui qui alla jusqu’à écrire un jour « hypotheses non fingo » (je ne forge pas d’hypothèses) a pris, sans le savoir, la décision aux conséquences incalculables de ne pas se contenter d’observer ce qui est, d’essayer de le comprendre intuitivement en imaginant et en proposant des « explications » compréhensibles. Le premier il s’est décentré de ce régime « explicatif », celui intuitif de la causalité, se mettant en position d’inventer, face à l’univers, un mode de questionnement inédit – puis, par un acte dont il ne mesurait nullement la portée fondatrice, de poser et supposer qu’à partir des réponses induites par ces questions, elles-mêmes de plus en plus complexes et formulées dans un langage mathématique qu’il contribuaità développer – d’autres ont pris la suite – une « vérité » pouvait être atteinte. Karl Popper dit de cette démarche – aller de l’inconnu vers le connu, et non l’inverse – que c’est elle qui spécifie la démarche scientifique – se poser activement face au monde, choisir un langage au moyen duquel l’interroger, prendre acte des réponses, en examiner la cohérence interne, en tirer des conséquences. Le livre de Loup Verlet permet de prendre la mesure du coût psychique pour Newton de cet acte fondateur. Dans le même temps où il interrogeait l’univers physique, pensant déchiffrer et découvrir, par ses questions mathématiques, le langage de Dieu, les lois que Dieu avait donné au monde, il scrutait aussi les textes sacrés, ancien et nouveau testament, a laissé des milliers de pages d’exégèse (la malle de Newton) dans lesquelles il explique le sens ultime de ces textes, leur sens intrinsèque et univoque, le « code » qui en dit, infailliblement, la vérité. Cette « activité » l’a accompagné toute sa vie – ombre nécessaire, probablement, de l’audace d’inventer.

La passion d’analyser, de converser avec le monde, non pas en le lisant tel qu’il se présente, comme une donnée immédiatement préhensible et compréhensible, mais en le questionnant activement de la manière qu’il a inaugurée et en exigeant et obtenant des réponses précises et chiffrées, consuma la vie de Newton. Il ne se maria pas, n’eut au dire de ses biographes, aucune vie sexuelle, n’eut pas d’enfants, même illégitimes, et très peu d’attaches humaines. Son seul autre, qu’il interrogeait passionnément, dans une langue de plus en plus complexe qu’il inventait et enrichissait au fur et à mesure, et qui lui répondait en retour, ce fut la Création elle-mêmes, et non les créatures incarnées. De temps en temps, surout vers la fin de sa vie, il était fou, mélancolique, et même, parait-il, halluciné. Peut-être ne savait-il plus questionner avec fécondité ? Le silence, alors, au lieu de bruire de grâce et de mystère, qu’il rencontrait en chiffrant et déchiffrant, se refermait-il sur lui ? On ne sait pas trop. C’est au sortir d’une longue période de silence aussi que Stig Dagerman écrivit ce livre étrange cité au début. Ce après quoi, cet écrivain-poète se suicida à 31 ans. Newton, lui, en avait 84 lorsque « Dieu vint lui rendre visite » et qu’il termina de mourir.

Des bibliothèques entières ont été écrites à propos de la « scientificité » de la psychanalyse, pour l’affirmer ou la nier, et autour du fait que Freud, homme du 19ème siècle, a eu le projet d’inscrire son oeuvre au sein de la Science telle qu’elle se pensait à son époque, telle que lui-même imaginait qu’elle était, conquérante, décidée à élucider le « réel », en dévoiler la vérité. Il est certain que c’est sous cette forme d’enfin « théoriser » et permettre de comprendre les mystères de la vie psychique, d’y faire toute la « lumière » que la jeune  » science psychanalytique » est entrée dans le monde, soutenue par Freud et ses compagnons de route comme une « cause ». De nombreux travaux, ensuite, ont développé, à la suite et autour de Lacan, l’idée que sous couvert de cette « scientificité » affichée, c’est le sujet forclos de la science qui, à travers la psychanalyse, faisait retour dans la pensée Occidentale. Daniel Sibony (3 et 4), lui, exprime une autre pensée de la chose. Pour lui, la psychanalyse est le retour de la question du symbolique en acte, de la question de l’Etre à inscrire dans l’existence singulière, qui se donne une chance de trouer le fantasme d’accès direct à l’universel qui est celui de notre temps. Retour du symbolique telle qu’il aurait été « traité », introduit dans le monde, mis en forme une première fois par les textes bibliques hébreux, « geste » inaugural à l’orée du fait de fonder, non pas seulement en acte, mais en parole prenant acte de cette fondation. Le fait est que Freud était un juif athée. Sa « foi », c’était la Science – et qu’on ne peut qu’être frappé lorsqu’on en prend connaissance de la similitude étonnante entre les processus primaires, le croisement foisonnant de la lettre et du sens au sein des mots que le premier il repère à l’oeuvre au coeur des rêves et des symptômes – c’est là que nait la psychanalyse, dans les premiers écrits, « Traumdeutung » premières versions, « psychopathologie de la vie quotidienne », « mot d’esprit dans ses rapports avec l’Inconscient » – ce que Lacan a repris comme central dans son frayage du travail de la langue, « lalangue », disait-il même à partir d’une certaine date, dans l’Inconscient – et les translitérations, permutations infinies, déplacements des lettres de l’alphabet au sein des mots, parfois même passage par un chiffrage de ces lettres (guematria), à travers lesquels les tenants du Livre, érudits, talmudistes, Cabbalistes, interrogeaient les textes sacrés à l’infini, se questionnant et questionnant leur Dieu, dans un aller-retour incessant entre mouvements de la lettre et trouvaille de sens (5).

Du fait que ces questions ont pu être, depuis Lacan, posées avec un certain recul – et que notre rapport à la Science n’est plus celui du 19ème siècle – on a quitté aujourd’hui dans la psychanalyse l’évidence des premiers temps, mélange d’initiation et de foi du charbonnier. Ont été produites des études en nombre sur la personne de Freud, son parcours histoire/pré-histoire, sur son style d’écriture. Des analystes contemporains – Philippe Refabert (6), d’autres – nous ont amenés au plus près des points où Freud était resté prisonnier des rets de ce qui pour lui était un acquis évident, alors que pour bien des patients qui lui confiaient leur destin, cette évidence n’existait pas. On ne peut pas tout lire, ni tout citer, mais on ne peut qu’admirer l’érudition et l’ingéniosité de beaucoup de ces lectures de Freud, la manière dont elles accompagnent les recherches cliniques de leurs auteurs, en aller-retours théorico-cliniques féconds. Sont aussi du plus grand interêt les travaux historiographiques, et il y en a beaucoup, qui éclairent le contexte familial, social, intellectuel, dans lequel est née la pensée Freudienne, son background. On en est aujourd’hui à connaitre le nom et beaucoup d’éléments de la vie des patients qu’il a suivis, la manière dont leurs « cas » se sont présentés à son esprit au fil de sa théorisation, ce qu’il disait à leur propos dans sa correspondance privée. La littérature disponible est immense. Et d’une certaine manière, l’essentiel y est rarement montré.

L’essentiel, qu’est-ce à dire ? c’est peut-être dans le parcours précis et discret d’un philosophe, Jean Michel Rey, qui n’est pas analyste, mais « lit » Freud et le traduit depuis l’allemand, non sans détours par la Standard Edition, depuis 40 ans (7) qu’on en perçoit le plus justement la présence, probablement du fait que n’étant pas analyste, il n’est pas tenté de « faire l’analyse » de ce qu’il lit (et ne lit pas, dans une cure ce qui n’est pas là, manque où cela « devrait » être est parfois aussi important que ce qui se présente à l’écoute, on doit chercher activement) – du coup, les élaborations théoriques qui, de manière incontournable accompagnent le travail clinique de tout analyste qui a une pratique, ne viennent pas, dans son cas, faire écran entre sa lecture, qui n’est donc pas interprétative, et le texte Freudien, dont il essaye de rendre perceptible à nos oreilles le mouvement singulier intrinsèque, d’où naissent, circulent, passent en dessous, reviennent transformés et dans d’autres contextes, les concepts Freudiens.

Ce qui ressort du travail de Jean Michel Rey, c’est l’importance dans la démarche Freudienne du processus par lequel celui-ci écrit la psychanalyse, travaille les mots, sans qu’il s’agisse jamais d’un « vouloir dire », arrache les mots de la langue commune à eux-mêmes sans pour autant jamais faire complètement sécession, et à partir d’eux, à travers eux, construit une pensée du psychisme, y compris des modèles successifs de l' »appareil psychique » jamais univoques, toujours divisés entre plusieurs « instances », pensée mouvante en perpétuelle tension avec elle-même, mutation, remaniement, pensée qu’il questionnait, avec laquelle il dialoguait, y compris contre lui-même, tout en la construisnt dans le mouvement des rencontres et évènements de sa vie (patients, collègues, via familiale).

Jean Michel Rey montre, par exemple, l’étonnante rigueur logique, régularité, avec laquelle ça circule dans les textes sur la transmission de pensée (8), entre « seelische », traduit souvent par relatif à l’âme et venant dans le texte là où on est le plus près du sens commun, « psychische » traduit par psychique et qui correspond à quelquechose qui n’est plus donné, constaté, mais construit par la pensée, écriture théorique, et « Geitiskeit » traduit par spiritualité, mot qui vient lorsque Freud passe à des conjectures et des spéculations renvoyant à des visées plus lointaines. Il montre que hors toute « pré-conception » qui préexisterait au texte, la pensée Freudienne se construit dans son heurt avec les mots, les concepts se forment au fur et à mesure que le texte travaille, et objecte à lui-même. Rien qui puisse être « saisi » en direct, pour en comprendre la logique, il faut en déployer, en questionner le mouvement, passer par des problèmes de traduction qui ne sont ni évidentes, ni univoques. Amusant pour un texte sur la télépathie où ce dont il est question, justement, c’est que parfois, le texte que le patient, notamment à travers certains rêves, donne à entendre, se trouve être du copier/collé à partir du psychisme de quelqu’un d’autre, parfois même de l’analyste, parvienne d’une transmission par fil direct (9). La démarche de Freud est à l’inverse de cela. Il s’agit non de voir ce qui se donne à voir, mais de construire un objet de pensée par la médiation duquel il converse avec lui-même, ses patients, ses collègues, invente des questions auxquelles les réponses donneront lieu à de nouveaux développements. Et malgré cela, bien que cela ne lui « convienne » pas, soit en contradiction avec l’esprit de ce qu’il est en train d’inventer, il n’hésite pas à conclure, dans ce texte et dans d’autres – la transmission de pensée existe bien, c’est une donnée de l’expérience. Il ne se « convertit » nullement à l’occultisme à la mode fin 19ème siècle, simplement il pose l’hypothèse que si pour le moment, ces choses nous semblent bizarres, c’est qu’il nous manque les données – les bonnes questions, le bon contexte, peut-être même les mesures chiffrées, des expériences – pour en saisir la logique, les conditions d’apparition et de non-apparition entre les êtres. Freud n’est pas Freudien, tout en exigeant absolument que ceux qui l’entourent le soient. De quoi, d’ailleurs, les rendre fous – à quel Freud doivent-ils donc être fidèles ? A celui d’hier, d’aujourd’hui, de demain ? A un autre inventé par eux-mêmes ? Pauvres disciples.

Sur ce sujet aussi, beaucoup de choses ont été écrites. L’un des effets en général assez vite obtenus d’une psychanalyse pour les personnes dont la vie est très inhibée – pour ceux qui héritent d’un champ de ruines, les enjeux sont autres – est de leur permettre de se déprendre de la croyance qu’il y en aurait qui avanceraient dans la vie lestés d’un savoir sur eux-mêmes, ou sur autrui, qui les tiendrait à l’abri d’être surpris par ce qui leur arrive, qu’ils seraient maitres de leurs pensées et de leurs désirs (espoir heureusement déçu du névrosé) ou sur un versant plus radical, de cette autre croyance, encore plus toxique, d’avoir à chercher inconsciemment à coller au fantasme de l’autre pour y être conforme, comme s’il fallait pour que son existence soit légitime, obtenir de l’autre un agrément sans réserve et définitif, acquis une fois pour toutes. Or, l’histoire du mouvement psychanalytique, tel qu’il commence déjà entre Freud et ses élèves, c’est, paradoxalement tout le contraire. Entre servitude volontaire et excommunications bruyantes. Il semble que fréquenter un créateur ne soit pas sans risques. L’acte de fonder, et de penser des fondations, suppose peut-être une telle tension de soi à soi, de soi à l’oeuvre, un tel prix payé de non-évidence, de renoncement à coïncider avec soi-même, que peu d’égards et d’attention aux autres sont possibles. Ni Freud, ni Lacan n’ont été « exemplaires ». Newton non plus, même compte tenu des moeurs de son temps, où la sensiblerie n’avait guère de place, et où la jouissance sadique-anale était peu refoulée. C’est avec délectation qu’il faisait pendre les faux-monnayeurs qu’une charge dans la magistrature royale lui avait donné mission de combattre – il y mettait beaucoup de coeur, et se réjouissait fort, pour le principe qu’il défendait – le monopole royal sur la frappe des monnaies – mais aussi pour l’attrait du spectacle.

Là où pour Charcot et la tradition psychiatrique en train de se constituer, la clinique était de voir, donner à voir, obtenir une sémiologie « observable », reconductible, fixe – passion à laquelle les patients hystériques se faisaient un plaisir de répondre en lui offrant de merveilleux tableaux cliniques reproductibles à souhait – Freud a fait un pas au-delà semblable à celui de Newton, dans le champ qui était le sien. Celui de quitter l’évidence sensible de la psychologie « spontanée de tout un chacun qui, produit de son temps et de son histoire, postule d’office que l’autre est comme soi, qu’on peut le comprendre à travers ce qu’on croit être soi-même, à travers les déterminants auxquels on est, soi-meme, assujettis. Tout comme Newton, il a renoncé au fantasme de saisie directe et immédiate de son objet (la psychê), pour la poursuivre par les voies de constructions abstraites, complexes, contradictoires, par la médiation desquelles il approchait/tenait à distance les patients – l’un n’allant pas sans l’autre. Ces constructions théoriques, dont Lacan disait qu’elles « imaginarisaient » le symbolique, il voulait que ses élèves, et ses patients « y » croient, il en avait besoin de cette croyance des autres – pour pouvoir lui-meme s’en détacher, les rayer, les laisser tomber, quitte à y revenir et en faire le support d’autre constructions. Et tout comme Newton, il méconnaissait que l’essentiel était le mouvement de la recherche qu’il impulsait, et non les « vérités » scientifiques qu’il pensait découvrir.

Tout comme Newton, qui ne voyait pas qu’ils étaient trois, lui, l’univers physique, et faisant la navette entre les deux, le langage mathématique, à travers une conversation qui s’enrichissait au fur et à mesure de ces aller-retour de modélisations de plus en plus complexes, fécondes, intéressantes – Freud également rabattait l’efficace supposée de sa démarche sur les « vérités » qu’il pensait extraire de la psychê de ses patients. Un livre récent (10), sur les patients de Freud, peu favorable à la psychanalyse, mais intéressant, car très documenté, est assez édifiant sur ce point. On y voit Freud s’acharnant à révéler « l’analyse complète » de leurs symptômes, leur  » noyau central » à ses patients, notamment à celle qu’il appellera – elle résistait à ce traitement en aggravant ses symptômes, on la comprend – son « fléau », « sa tourmenteuse en chef » (Hauptsplage), Elfriede Hirschfeld, dont la cure difficile, pour ne pas dire plus, a essaimé tout le temps qu’elle a duré, et même après, dans son abondante correspondance. Et, dans le même temps où il s’entêtait ainsi (vers 1910), il était capable d’écrire, dans une lettre à Ferenczi après un de leurs « congrès » « nous construisons des théories de la psychê, pendant ce temps là, le patient se soigne au transfert » . Idem, dans le même temps où se préparaient en lui les élaborations qui allaient conduire à l’invention de la pulsion de mort et de la contrainte de répétition (publication vs 1920), il s’accorchait dur comme fer à la réalité de la « scène primitive » du pauvre Sergei Pankejeff. Au point qu’il n’est pas interdit de considérer cette invention comme le nom, chez Freud, du « non » de ses patients à son arrogance théorique. Quand on veut arraisonner l’autre, ça résiste, le patient objecte, de toute son altérité, comme l’a si bien montré Philippe Refabert (op. cité 6). Cet arraisonnement de l’autre, cette fureur d’avoir « raison » prend rarement, aujourd’hui, des formes aussi caricaturales – dire qu’elle n’est jamais à l’oeuvre, insidieusement, serait néanmoins exagéré.

Cette – apparente – passion de savoir, d’avoir raison, de théoriser – est ce qui tant chez Newton que Freud se donne à voir, au premier regard. C’étaient des chercheurs de vérité, des « idéalistes passionnés », la jouissance d’extraire de l’Autre (le monde physique, le monde psychique) leur vérité profonde semble avoir consumé leur vie – et l’avoir nourrie, aussi. . . Ca, c’est ce qu’on voit, qui se présente comme une évidence, lorsqu’on se confronte à leurs parcours. Mais, comme souvent les évidences, c’est du trompe l’oeil – Newton, puis Freud, furent des passionnés, non de la Vérité, mais du texte qui la dit, et par la médiation de laquelle ils la rencontrent, des « possédés » de la pulsion inscriptive. Là où le paranoïaque, ou l’idéologue, trouve – épiphanie, révélation d’une Vérité, puis écriture de cette vérité à fins de la présenter au monde dans une homothétie bijective de l’Un sur l’Autre – ces deux génies ont inventé le détour par l’invention de langues nouvelles pour penser ce rapport. En agissant ainsi, ils ont brisé, chacun dans le champ qui était le sien, le fantasme de se mirer dans l’Autre,de s’y retrouver, et grâce à cette cassure, inconsciemment assumée, le temps a donné lieu à ce monde que nous habitons, où le texte est partout, non un texte qui « dirait » le monde, comme dans les mythes – mais un texte qui l’invente, qui nous invente, et que nous inventons. C’est à ce titre que nous sommes leurs héritiers.

On parle souvent de l’écriture, littérature, poésie, autres comme « écriture de soi ». Et parfois certains adjoignent à cette liste, la psychanalyse, comme forme autre d’écriture de soi. Pourquoi pas. Mais ici, je parle de tout autre chose. De l’invention de langues nouvelles (mathématiques, pensée conceptuelle) comme réponse créative à l’impossibilité de faire coïncider l’Un et l’Autre, Soi et l’Autre par des voies directes d’arraisonement et de possession, ou de sacrifice et de don de soi. Entre la théorie paranoïaque et l’écriture psychanalytique, ce n’est pas tant le fait de prendre quelque précautions « est-ce que… ceci », « on pourrait penser.. que..ou que.. » qui fait la différence – encore que..- mais qu’il y aie trace, ou pas, d’une cassure au travail, activement au travail.

La passion de l’analyse, tels que l’ont inventée Newton, puis Freud, telle que l’analyse, parfois, la transmet, ne consiste pas à trouver, ou à perdre, l’objet primaire du jardin d’Eden, même s’il y a un temps pour trouver, et un temps pour perdre aussi, comme dit l’Ecclésiaste  – mais surtout à le réinventer, l’inscrire, comme à la fois trouvé et perdu, toujours devant et toujours déjà là, et cela « de la déchirure de l’Inconscient, fait langue nouvelle » (11). La passion de l’analyse est de produire, au-delà de l’apaisement des symptômes, la possibilité, pour le patient, d’inscrire sa vie dans un texte autre que celui qui l’a rendu malade (écrit par lui ou par ses autres), autre que celui que le social alentour, y compris psychanalytique lui propose en ready made, un texte qu’il invente lui-même.

eva talineau

notes

1 Stig Dagerman – « Dieu rend visite à Newton »

2 Loup Verlet « la malle de Newton »

3 Daniel Sibony « psychanalyse et judaïsme »

4 Daniel Sibony  » de l’identité à l’existence, l’apport du peuple juif »

5 Victor Malka « entretien avec Moïse Idel, Dieu/miroir dans la Cabbale »

6 Philippe Refabert « de Freud à Kafka »

7 Jean Michel Rey « des mots à l’oeuvre »

8 Jean Michel Rey et Wladimir Granoff « l’occulte dans la pensée Freudienne »

9 revue le Coq Héron « psychanalyse ou mediums »

10 Mikkel Borch-Jacobsen « les patients de Freud »

11 Daniel Sibony « l’Autre Incastrable » 1978

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2 réflexions sur “de Newton à Freud – ouvertures du temps de l’Autre. Ecritures

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