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à propos du dernier livre de M. Safouan : « la psychanalyse, science, thérapie et cause »

NOTE DE LECTURE. , paru dans la revue « psychologie clinique »

la psychanalyse, science, thérapie et cause par Mustapha Safouan

La psychanalyse, comme science, comme thérapie, comme cause… un quatrième terme, n’a pas été invité dans le titre, mais y voyage comme passager clandestin : la psychanalyse comme PASSION.

Ce livre se déploie en trois temps :

– Saga freudienne, à travers le récit de son institutionalisation voulue par Freud pour pérenniser son oeuvre, et chèrement payée, tout particulièrement par ses deux compagnons de route les plus proches, les plus intelligents, les plus engagés dans l’aventure psychanalytique, les plus créatifs, aussi, Tausk et Ferenczi . – exposé des apports lacaniens à la psychanalyse tels qu’ils ont été déterminants, de l’avis de l’auteur – – puis saga lacanienne (l’institution encore…), depuis les scissions de la SPP jusqu’ à la dissolution de l’EFP où de nouveau, les élèves et successeurs ont  » payé  » le prix de la déception de Lacan de ne pas pouvoir transformer en savoir (savoir explicite sur la transmission, qu’il aurait alors eue « clé en mains » ) – la transmission qui s’opérait en acte au cours d’une psychanalyse, spécialement didactique (ce qu’il a appelé l’échec de la passe) , et sa décision concommitante de privilégier à toute autre considération le passage à la postérité de ses séminaires par les soins de Jacques Alain Miller choisi comme son successeur et exécuteur testamentaire – tel est le mouvement en trois temps qui anime ce livre de Mustapha Safouan.

Histoires de « transferts », a-t-il été dit – en tout cas histoires de rencontres, de symptômes, d’entre-chocs narcissiques, de prédations parfois inconscientes (la première partie), parfois conscientes et cyniques (la troisième partie). Freud, qui dans son souci de postérité et sa difficulté de supporter une « filiation » qui ne soit pas à l’identique, et était prompt à supposer que ses élèves voulaient « le tuer comme père » dès lors que ceux-ci se risquaient à explorer d’autres voies que les siennes , ne voulait pas voir les manoeuvres politiciennes pourtant évidentes de Jones et de quelques autres, pressés de toucher les dividendes de la nouvelle Science qu’ils défendaient contre les déviances de la cause. Sa capacité de méconnaissance , qu’on touche du doigt dans ce livre , confine à la « mauvaise foi » Sartrienne . A propos de l’aventure lacanienne, surtout dans ses dernières années, l’auteur, qui les a traversées – heureusement pour lui un peu distraitement , protégé par sa capacité de privilégier ce qui était, pour lui à l’époque, l’essentiel et pour cela de  » refouler », le reste , prouvant au passage que le refoulement est au service du moi, et qu’on peut « refouler » le politique aussi bien que le sexuel – ne recule pas à parler, dans l’après-coup, de « procédés staliniens ».

Histoires de « transferts », donc, racontés dans le détail et leurs articulations, avec une remarquable capacité de l’auteur de ne s’identifier à aucun des protagonistes, tout en comprenant les contraintes internes et externes dans lesquelles ils étaient pris – histoires aussi d’aventures de pensée (inventions « doctrinales », fresques théoriques) . Cette intrication des deux est-elle inévitable ? c’est une des questions que ce livre a le mérite d’ouvrir. Le travail de la vérité, en quelqu’un, tout particulièrement si ce quelqu’un est analyste, et engagé dans la rencontre avec les forces inconscientes d’autres qui viennent demander, à travers lui, qu’elles se ré-écrivent autrement, cela traverse, prend au corps, pousse à prendre position, de manière non-quelquonque, à partir de cette prise en-corps dans le mouvement des pensées qui font exister, pour le tiers social, la psychanalyse. C’est autre chose que d’inscrire des « petites différences » au sein d’un corpus de savoir cumulatif, . Comment se sont entre-choqués chez Tausk et Ferenczi , cette nécessité d’inscrire , de symboliser en acte , issue de la pression d’un originaire qui pousse à traduire et inventer autrement à partir de ce qui a percuté du réel, avec la fidélité à un « enseignement » et à celui qui a inventé le champ de cet enseignement? c’est cet espace, passionnant, qu’explore ce livre.

Parmi les élèves de Freud, seul Binswanger – peut-être parcequ’il n’était pas tout à fait un élève, et peut-être parcequ’il avait un rapport « allégé » à la psychanalyse – a réussi à préserver l’amitié qui le liait à Freud, alors même qu’il s’est mis à écrire, dire , faire, plutôt autre chose que lui, qu’il appelait « psychanalyse existentielle » .(il y a encore aujourd’hui des thérapeutes qui se réclament de ce courant, lié à la phénoménologie). Ni Tausk ni Ferenczi n’ont eu cette chance, et le livre de Mustafa Safouan ne tient pas pour impossible que le déchirement de l’ âme, qui en a résulté pour l’un et l’autre n’aie pas été étranger à leur mort.

Pour Tausk comme pour Ferenczi, Freud – qui de son côté ne voulait pas le savoir, ce qui était une manière de jouir de leur transfert sans que cela engage sa responsabilité dans la parole qu’il leur renvoyait en retour – était devenu le lieu de leur vérité. Tous deux étaient des êtres de passion – peu enclins aux calculs et marchandages du « donnant/donnant ». Dans la troisième partie du livre, qui relate les luttes de pouvoir au sein de l’Ecole Freudienne de Paris, on voit combien Lacan a porté à l’incandescence ce type de transfert absolu tout en faisant mine de le déplorer. « Le manque me manque », a-t-il conclu au colloque de 1976 de Strasbourg où ses élèves, les uns après les autres lui offraient des variations destinées à avérer la justesse de ses propres constructions – et il disait en être « angoissé ». Cette angoisse allait elle de soi ? Il aurait pu, après tout, reconnaitre ces « interventions » comme des dons à lui adressés , pas forcément tous destinés à l’étouffer – même si parfois…- et en tout cas comme productions le renvoyant à l’épreuve de supporter que son oeuvre soit partagée, aie des effets de retour…divers, y compris, déjà à l’époque de pur mimétisme sans compréhension (charabia). Mustapha Safouan, à ce sujet émet l’hypothèse, très censée, que Lacan, peut-être, « manquait de manque …parcequ’il ne supportait pas le manque ». Peut-être, en effet ! et on peut y ajouter l’observation, concommitante, qu’il ne supportait pas le don non plus (les deux sont comme le recto et le verso d’une feuille de papier). L’auteur relate aussi , p. 358, que Pierre Legendre, invité par Lacan à donner son opinion sur ce qui se passait au jury d’agrément – celui censé statuer de la passe « faisant l’analyste » – lui a répondu, sans détour « qu’il était évident qu’il était le Christ Pantocrate pour ces gens-là ». Et eux « ces gens-là », qu’étaient-ils pour lui ? le mépris à venir de Jacques Alain Miller pour « ce troupeau » – les analystes – qu’ il avait reçu, à son avis, mission de tenir bien serrés dans la bergerie de la doctrine du Maître, ce dont on a un aperçu dans les derniers chapitres de ce livre – était en partie en germe chez Lacan lui-même, même si heureusement tempéré par la présence et la perspicacité qu’il savait aussi avoir, dont beaucoup de ses analysants, et des analystes en contrôle avec lui, ont témoigné, et dont l’auteur témoigne aussi.

Est-ce au fond du fait « de ne pas supporter le manque » – d’où le fantasme qu’il pourrait en être « privé », et l’angoisse qu’il pense être intrinsèquement liée à la rencontre de l’autre – que Lacan a posé comme pierre angulaire de sa construction, telle que nous la présente Mustapha Safouan, l’identification du Phallus (au titre de l’objet comme essentiellement manquant, un objet qui sert d' »assurance-manque », dit joliment Safouan, comme on dit « assurance-vie »), avec le Nom du Père ?

De fait, dans cette perspective, cette place est présentifiée par ce que Lacan appelle  » fonction Phallique  » – ré-élaboration lacanienne du complexe d’Oedipe Freudien, la « menace de castration » freudienne devient la « castration smbolique » qui noue le sujet, surtout masculin, à la loi « moyennant une perte d’être », lui ouvre la possibilité d’avoir un sexe (index de ce qu’il a grâce au fait qu’il n' »est » pas). Mustapha Safouan pense que cette construction « clarifie » les textes Freudiens, et que c’est cette opération qui permet « de ne pas être exposé au risque d’être « la marionnette d’un autre originaire » , dont le « désir » est posé comme exigeant le sujet ..en tant qu’objet de satisfaction.

Mais est-ce toujours vrai ? L’autre n’est-il pas, avant tout le lieu d’un appel pour le sujet..à y être, comme sujet ..avec son être, et son manque à être, de toutes façons indissociablement présents dès les premiers instants de sa vie, et prêts à s’élancer à la rencontre de l’autre (et à éventuellement se laisser coincer dans ses impasses et impossibilités, vu qu’un tout petit n’est capable ni de prudence, ni de calculs dans l’élan qui le pousse vers ses premiers autres)?

Est-il nécessaire d’avoir en main une telle « assurance-manque » – qui serait une assurance de ne jamais devenir « fou » ? de ne jamais répondre de tout son être à un appel ? la potentialité psychotique n’est-elle pas plutôt, plus radicalement, la conséquence de ne pas avoir été pensé comme sujet à rencontrer , et/ou d’incarner pour l’autre originaire quelqu’un ou quelque chose qui n’aurait pas du être (support de projections d’éléments Beta non métabolisés, dirait Bion) ? et n’est-elle pas dépendante, dans le fait qu’elle soit actualisée par un sujet, ou dépassée et intégrée à un mouvement d’être, par l’accueil fait à l’étrangeté, pas forcément persécutive, qu’elle dévoile ?

Il y a, à tout le moins un hiatus entre la question de l’être, et celle de l’avoir, qu’il n’est pas possible de résoudre de la manière expéditive indiquée ici pour laquelle – l’avoir – un sexe, mais aussi bien un corps « phallicisé » – ne serait possible que du fait que l’être serait perdu – tous les objets partiels Freudiens et les « castrations  » symboligènes y afférant étant là convoqués comme signifiant, préparant, la « vraie perte », celle du « souverain bien » qu’on aurait voulu être pour l’autre, qu’on a cru être, et dont par la grâce du Nom de Père, on est séparé, cette séparation donnant sens « après coup » aux pertes de corps précédentes, celles qui lancent les circuits des « pulsions partielles ». Outre que le passage ainsi postulé, du « renoncement » à être, à la possibilité d’avoir, n’a rien d’évident – combien de gens ne peuvent « avoir » ce qu’ils ont, leur sexe, ou leur capacité de travail, ou d’autres prédicats de leurs personnes, que si on leur transmet de quelque façon la dimension de la légitimité de leur existence – la grâce d’avant la loi – que deviendrait, dans cette perspective à chaque moment de sa vie, la décision du sujet de « répondre » de telle ou telle manière aux appels qui se présentent à lui ? il n’y a rien dans une existence humaine, ni dans son histoire, ni dans sa préhistoire, qui pourrait faire office d' »assurance-manque », pas plus que d' »assurance-vie ».

La clinique , de toutes façons, est là pour démanteler cette construction – par le simple fait que des personnes, tout à fait « inscrites » dans leur identité sexuée peuvent, en réponse à certains événements de leur vie, produire des bouffées délirantes à travers lesquelles elles tentent de « symboliser », de tout leur corps, une question en souffrance qu’elles n’acceptent pas de laisser souffrir… sans s’offrir à elle comme réponse . Avoir – ou ne pas avoir – est d’un autre ordre qu’être, même si ces deux questions cheminent en s’entrecroisant , dans toute destinée humaine.

Donc – comme le dit Mustapha Safouan plusieurs fois dans son livre à propos, lui, des textes de Freud – avant que Lacan n’y aie projeté son éclairage spécifique – « de tels propos » – qui subordonnent la possibilité d’avoir, et de vivre dans un monde où il y a des objets, investis comme tels, à la perte de l’être, ou à une perte dans l’être – » laissent à redire » – et heureusement ! on imagine le cauchemar d’un texte absolument consistant…auquel il n’y aurait « rien à redire »..juste à y ajouter, par ci, par là, quelques ornements…

L’auteur, suivant Lacan s’appuyant sur la linguistique Saussurienne et l’idée qu’il n’y a de sens que des différences que les signifiants, se combinant, créent dans leur sillage, identifie le « manque de sens » qui habite le langage et le rend apte à ce que des « parlêtres » y prennent place et y inventent de nouveaux sens , et le « manque à être » qui habite au coeur des humains. Ce « manque à être » serait donc l’oeuvre du langage, représenté par le Père Symbolique, tel qu’il soutient la fonction phallique d’assurer la présence du manque à être dans le « parlêtre » humain (et le Père Symbolique se définit comme ce qui représente le langage, et la perte d’être nécessaire à fonder l’humain, on tourne un peu en rond…). Freud ne l’aurait pas « trouvé » conceptuellement, mais il en aurait indiqué la place dans la théorie analytique, notamment via le concept de pulsion, dont l’objet est en effet indéterminé (disons plutôt ouvert ?), sinon quelquonque, et qui vaut par la valence vectorielle que lui ont impulsé les « limites » posées à leur exercice sans entrave. Ceci est absolument avéré cliniquement, la vie pulsionnelle humaine, qui n’est pas auto-érotique, mais toujours porteuse de liens implicites ou explicites aux autres , nait grâce aux limitations – accompagnant les satisfactions – qui sont données au flux d’une libido qui sans cela serait une énergie déferlante qui de ne se heurter à rien ,resterait hors transmission , dépourvue de valeur d’échange ou de communication , improductive et sans effets de retour possibles – comme c’est le cas chez certains arriérés et débiles profonds. Mais ce fait n’induit pas automatiquement la conclusion que ces limitations structurantes seraient une déperdition quant à l’être – on peut aussi bien les concevoir comme un enrichissement quant aux possibilités d’être offertes au sujet. Quant à dire qu’elles ne prennent sens que de la « phase phallique » qui organiserait la psychê de chacun autour de l’Oedipe posé comme structure à priori, telle une catégorie kantienne qui serait spécialisée dans la transmission du manque, c’était déjà un forçage lorsque Freud tenait à faire « avaler » cette mythologie à des patients occupés à bien d’autres comptes (l’homme aux loups, l’homme aux rats ..), cela le serait encore plus aujourd’hui, où les enfants, davantage même que le petit Hans, ont à travailler si dur , et y emploient tant de leurs petites forces, pour faire consister un peu le narcissisme de leurs parents.

Cette « déperdition d’être » comme fondatrice du sujet serait aussi sous-entendue dans la définition Freudienne du désir comme visant non pas un objet, mais le retour vers la trace laissée par une première expérience de satisfaction..de laquelle Lacan pose, quant à lui, qu’elle est l’index de la jouissance comme impossible, de l’être comme manqué de toujours, et ne se présentant que comme non-être, désêtre, insatisfaction, du fait d’être obligée de se signifier, donc de s’annuler en tant que la chose même. Déjà, il n’est pas évident de dire que le fait d’avoir à se signifier soit, dans la perspective de » la chose », une perte – cela peut aussi être considéré, après tout, comme acquisition d’une dimension supplémentaire. Et puis aussi, cette lecture de Freud n’a elle non plus rien d’automatique, ni d’évidente, et n’est, en tout cas pas la seule possible. Citons, par exemple, le parcours récent, dans Freud, de Monique Schneider qui relit l’Esquisse en mettant l’accent sur la rencontre originaire à travers laquelle la mère et l’enfant se découvrent l’un l’autre, à un moment accordés, rencontre fulgurante qui noue ensemble sujet et objet – c’est une passation d’âme – rencontre qui donne lieu, en même temps, et à l’expérience de satisfaction et à la rencontre du manque au sein de cette satisfaction, pour l’enfant, pour la mère aussi. Dans cette perspective, l' »assurance manque » est inutile – elle est, intrinsèquement contenue dans l’objet lui-même (dès lors qu’il y a constitution d’objet, donc si l’enfant n’est pas autiste et a accepté ce don d’altérité premier, d’avant toute « demande » articulable, via le sein, la chaleur, le plaisir, le déplaisir, l’amour, les mots, et l’ombre portée de cet univers – le manque possible de tout cela que l’autre emmène avec lui quand il s’absente ou est absenté). Dans cette perspective l’évidence est à la fois donnée et perdue, et l’altérité constituante du sujet n’a pas besoin d’être « assurée » par la certitude d’une perte – elle est là, donnant accès à la fois au don d’être et au manque que celui-ci entraine ipso facto dans son sillage.

Relatant son analyse avec Marc Schlumberger, Mustapha Safouan nous dit que c’est en s’appuyant sur le peu de consistance de la réponse de celui-ci à sa question « que devient le père à la fin de l’analyse ? » qu’il a pu prendre en charge, au cours des décennies suivantes, de faire vivre lui-même sa réponse à cette question – à l’issue desquelles il dit (p. 305), « qu’il tient que le père symbolique est le principe de raison sans lequel aucun accès n’est possible au foyer de désêtre que nous avons tous en partage ». C’est en ce sens, donc, que dans ce livre il développe cette conception de la fonction phallique comme passation d’un manque. Dont il se propose d’étudier le devenir au sein de la sexualité humaine, considérée comme l’espace d’inscription privilégié où la traduction de ce manque à être se donne lieu. C’est de cela qu’il est question dans la deuxième section, particulièrement les chapitres 5 à 7.

Il est intéressant pour qui n’est pas familiarisé avec les mathèmes lacaniens de la sexuation, ou les a oubliés, de lire ces chapitres où l’auteur en déploie la logique. Cette logique est impressionnante, puisque finalement, la différence sexuelle homme/femme y est complètement mise entre parenthèse – d’après l’auteur, parmi les analystes, seul Jones la tient comme structurant d’emblée l’existence humaine « Dieu les a créés homme et femme », et vu le personnage, on est un peu embêté de se sentir, sur ce point, d’accord avec lui quant à cette dotation originelle qui fait de la différence des sexes une des fondations de l’existence humaine , quoi que les humains en fassent par la suite – on se rassure néanmoins en se remémorant que Françoise Dolto, elle aussi, considérait qu’il y a un « génie » propre à chaque sexe, quelles que soient les vicissitudes de la libido, ses impasses, et le cours qu’elle prend par la suite.

Dans l’optique de ces formulations , les positions « masculines » et « féminines » – qui peuvent être prises par des sujets « hommes », ou « femmes », et conditionner leur inscription dans l’Inconscient, donc, de manière indépendante du sexe anatomique, sont liées à leur « décision inconsciente » – qui peut être évolutive – au regard de « la fonction phallique » , en sachant que c’est à travers le lien à cette opération logique que se subsume pour chacun, de l’avis de Lacan répercuté par Safouan ici , son rapport au manque à être et au « souverain bien », selon qu’il soit supposé qu’il y en aie un qui en jouisse (du souverain bien) ou non, et le cas qui est fait de cela. La pensée Freudienne de l’Oedipe et de la castration, sa construction dans « totem et tabou », sont revisitées dans cette perspective. Des développement sont consacrés à la question de l’exception comme fondant la norme (alors qu’on imagine volontiers le contraire, « intuitivement » ), avec des références à Kelsen et les fondements de l’ordre juridique, et à la différence entre le « un » du trait distinctif et le « un » qui totaliserait le « tout » en un ensemble. Cette section du livre (la deuxième, donc) mérite d’être lue attentivement, peut-être plus comme ensemble de points de départs possibles, et questions à déployer, et à discuter, que dans la perspective de l’agencement doctrinal, « clair et logique » , qui y est présenté comme un acquis avéré de la psychanalyse. Ces formules de la sexuation qui prétendent ordonner les configurations sexuelles humaines en vertu d’une logique du signifiant ,carte forcée qui exigerait que chacun, inconsciemment , y inscrive son « choix » – qui, pour les humains, donneraient la « raison » de leurs choix sexuels en fonction de quanteurs issus de la logique d’Aristote revisitée par Lacan, ont elles vraiment vocation à doubler, voire à se substituer, à cet universel de la condition humaine qu’est la différence sexuelle, ce que Freud appelait en son temps « le roc du biologique », qui est ce à travers quoi s’opère depuis les temps immémoriaux la transmission humaine ? faut-il, pour marquer notre écart avec l’animal , en passer par cet espèce d’escamotage d’une des différences fondatrices de l’humain – la différence des sexes – retraduite en termes de positions logiques par rapport à un dire que « oui », ou « non », ou selon qu’il y en a un, ou pas, qui dise « oui », ou « non » , ou soit « pas tout », etc..à la « fonction phallique » ? Il y a , en tout cas, amplement matière à discussion.

De l’apport lacanien à la psychanalyse, si on ne « marche » pas trop dans ce frayage philosphique langage/symbolique/castration/être pour le mort/manque à être – censé avoir donné le « la » de la petite musique humaine – si on ne « marche » pas trop non plus dans certaines conséquences de la rénovation conceptuelle de Lacan des années 60/70, qui a mené à éjecter la dimension d »inter-subjectivité de la relation patient/analyste faisant, in fine, du langage le seul « partenaire » de celui-ci, dans la cure – que reste-t-il aujourd’hui ? ce livre est en tout cas, par sa clarté et son intelligence, une très bonne occasion de réouvrir ces questions, et de s’expliquer avec elles au lieu de juste laisser courir en faisant semblant qu’il existerait un accord sur ces sujets.

Signe des temps, cet ouvrage qui figurait parmi les candidats au prix Oedipe des libraires organisé par Oedipe.org est arrivé en dernière position parmi les six ouvrages proposés à la lecture, et cela malgré la notoriété de l’auteur et le respect qu’à peu près tout le monde porte à son parcours, à sa personne, à ses qualités cliniques et son engagement dans la psychanalyse. Peut-être a-t-il intimidé, ne se présentant pas comme un ouvrage directement « clinique » ? ou bien a-t-on craint , par une lecture sérieuse de ce qui y est dit, d’avoir à prendre position , et déranger des appartenances et des liens, mi-fantasmatiques, mi-réels, auxquels on est attachés ? les deux, peut-être bien.

Et c’est dommage, car ne pas lire ce livre est se priver d’un instrument de travail d’une grande richesse, du fait de sa clarté d’exposition. Sans compter que traversant cette fresque conceptuelle, il y a ces remarques émouvantes , où la sensibilité clinique de l’auteur se fait entendre d’évidence – comme page 156, cette petite note à propos de la mort de l' »homme aux rats », au cours de la première guerre mondiale, dont Lacan disait qu’il se demandait si ce n’était pas un « acting », à situer dans le sillage de son analyse. Et M. Safouan de commenter  » Peut-être bien. Si vous jetez son fantasme fondamental à la figure d’un sujet tout en le laissant par ailleurs en proie à la dépression et à la micromanie au regard du mirage d’une figure idéalisée, qu’est-ce qui lui reste comme raison d’être ? » (rappelons que Freud avait débusqué, par l’assonnance de « amen » et de « salmen », le fantasme de ce patient , à l’intérieur même de la prière où il cherchait refuge pour désirer un peu à l’abri du savoir persécutif de l’autre, d’inonder avec son sperme le corps de la Dame de ses pensées..qui s’appelait Gisela, comme un amour d’enfance de Freud lui-même). C’est en rendant hommage à cette petite note incidente que j’avais d’abord voulu commencer le parcours de cette note de lecture – mais ça ne s’est pas enchainé.

Mustapha Safouan dans le récit qu’il fait de son parcours met l’accent sur l’importance qu’a eue, dans l’Egypte natal de son enfance, d’une part la littérature arabe classique (dans un pays à l’époque sous mandat britannique), d’autre part le fait d’entendre les hommes de son entourage, par ailleurs érudits, jouer avec les mots, jouir de la créativité et de la liberté que donne de leur faire dire autre chose que ce qu’ils semblent dire. Il relate qu’à l’époque, le plaisir d’un bon mot était tel qu’il permettait de pousser impunément l’irrévérence jusqu’au blasphème. Une autre histoire qu’il raconte est celle d’une promenade par temps chaud, avec son père, des hommes de son âge, et lui, petit garçon de 10-12 ans. Un des hommes a pris l’initiative d’ouvrir son parapluie pour faire un peu d’ombre. Et un autre lui a répondu par un remerciement..qui par les mots utilisés renvoyait à un vocable en arabe parlé egyptien qui contenait à la fois l’idée d’ombre et l’idée de faute. Cette scène, où ces hommes d’âge mûr se sont mis à rire, ensemble et en présence de ce jeune parmi eux, à cette évocation qui d’être mi-dite, mi-tue, était sexuelle sans être obscène – il est facile de supposer le « tu peux » pudique qui s’est transmis là, de ces hommes à cet enfant sur le point de le devenir – est dans l’après coup, un des déterminants auxquels Mustapha Safouan attribue sa vocation d’analyste, et le choix qu’il a fait de Lacan comme son premier contrôleur, Lacan qui , bien des années plus tard est celui qui a dit que « le désir ETAIT son interprétation », mais qui dès le discours de Rome transmettait – pas si isolé dans la psychanalyse de l’époque qu’il voulait bien le dire, car au dire même de l’auteur (p. 352), Ella Sharpe et Reik avaient déjà commencé à orienter leur clinique en ce sens – que l’acte analytique ne consistait pas tant à « interpréter » ce que disait le patient (interpréter au sens de traduire dans le langage des pulsions, ou de l’Oedipe comme cela se pratiquait fréquemment à l’époque pour lui en dire une « vérité » ), mais à répondre à son message. Repondre à un message peut prendre bien des formes, lorsque l’analyste se donne la liberté d’utiliser les possibles qui se présentent pour faire acte, afin que le patient puisse poser son désir, l’articuler à sa vie.

eva talineau

NOTE DE LECTURE.

 

 

 

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