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l’absence

(pour la revue « écrit-vains »)

 

thème proposé : que faire pendant l’absence ?

Il faut déjà avoir une certaine présence à soi-même, un consentement à l’appel qu’on est, en deça et au-delà des identifications dont on est porteurs, pour pouvoir poser, supposer, l’éloignement d’un autre, dans le temps, dans  l’espace – comme  » absence ». Cela n’est pas donné à tout le monde, bien des êtres ne sont pas en état de continuer à faire exister en eux-mêmes, pour eux-mêmes, l’autre qui n’est pas là – ils n’ont pas accès à la supposition inconsciente que des parties d’eux-mêmes continuent « quelque part » à exister pour cet autre, dans un coin de sa psychê en leur absence, qu’il le sache ou pas – du coup, symétriquement, cet autre n’existe pas pour eux quand il n’est pas là – n’existe qu’un gouffre, un trou abyssal qui aspire toute image vive. La joie de la présence n’a pas fait trace, ils n’ont pas vécu l’expérience d’émouvoir l’autre, émouvoir au sens de déplacer, de le rendre autre, quand bien même ils auraient été « investis » comme « objets », pour un temps, ce qui les a sauvés du non-être. Daniel Sibony utilise à propos de ce type d’investissement maternel le terme d' »emboutissage phallique » – les enfants de telles « portées » se remplaçant l’un l’autre, valant l’un pour l’autre..

Pour des êtres non rencontrés , pas forcément en état de  » collapsus de la transcendance », comme dit Oury à propos des schizophrènes, mais vivant par à coups dans une espèce d’hébétude, sans confiance dans la possibilité de compter pour l’autre, de se compter comme autre, la non-présence est un ravage – qui les percute de plein fouet, ou est à peu près colmaté, par son déni, via des objets.. non objectaux (sans altérité)…. des conduites anti-dépressives, des « blancs » de la pensée….le champ de la psychopathologie est large…et inclut des conduites tout à fait « normales » et « raisonnables », et socialement bien vues où on tue le temps par des « occupations » vides ..qui peuvent, heureusement, finir par être appréciées et faire sens pour elles-mêmes, et conduire quelque part, tant la psychê humaine a des ressources pour recréer de l’altérité à partir de n’importe quel bribe d’être.. ! Bon nombre des « faire » qui apparaissent dans une telle condition ( conduites addictives, pulsionnelles ou mondaines, accumulations de liens où il ne doit rien se passer..), visent à annuler non pas l’absence de l’autre, d’un autre aimé, mais le fait que toute absence est un trou, qui renvoie au trou que ces personnes se sentent être, inconsciemment…pour cet autre. Non lieu. Diversement aménagé .. Supporter l’absence d’un autre, le fait qu’il puisse vous « manquer » (dans tous les sens du terme !) – supporter l’existence de cet autre, qui n’est pas un prolongement de soi – sans désinvestir le lien sous prétexte qu’il n’est pas total , ne résume pas l’autre et ne vous résume pas non plus – vivre avec ce quantum d’ absence, dans une certaine joie et confiance, suppose qu’on aie métabolisé que sa propre présence fait sens pour cet autre , peut-être même pour les autres, en général, qu’on aie consenti à parier sur la possibilité de liens à la fois discontinus, et qui durent. Cette possibilité, on ne peut pas se la donner à soi-même, on ne peut que la recevoir d’un autre, qui vous la transmet, pour partie inconsciemment, dans la mesure où on y est consentant.

« Que faire pendant l’absence » est donc une question qui suppose déjà un pré-acquis, un accord, sur pas mal de points, qui justement ne vont pas de soi.

Par delà ce qu’il en est apparu à Freud du temps de son observation du « fort-da », sempiternellement commentée et recommentée par des générations d’analystes comme moment-clé de la « symbolisation » de l’absence, on ne symbolise justement pas seul, même si la possibilité d’être seul sans perdre le soutien qu’offre la confiance qu’il existe, hors de sa propre vue, des images – partielles – de soi dans l’autre, dans les autres, images qui continuent à vivre, à suivre leur cours pendant le temps où cet autre, ces autres, sont occupés par ailleurs, et que soi on est occupé aussi ailleurs – est en effet quelque chose qui doit se symboliser pour chaque couple mère-enfant (mère ou tenant-lieu, peu importe) à travers les événements, et le temps, de leur rencontre. Dans le moment saisi par Freud, un petit joue avec une bobine à reproduire, sur la scène de son jeu, sa propre disparition et apparition pour la mère – il est la bobine avec laquelle elle joue, elle le prend, elle le jette – et elle est aussi la bobine avec laquelle il joue – il la prend, il la jette. Apparemment, Freud surprend le petit à un moment où il est plus content de jeter que de voir réapparaitre, et il fait de ce constat un des éléments avec lesquels il argumente l’existence de « la pulsion de mort », que Lacan par la suite met en continuité avec sa pensée du « symbolique » qui en donnerait la vérité, selon lui . Il n’est pas inintéressant de tempérer de telles constructions et envolées conceptuelles, en faisant remarquer que ce moment, pointé par Freud, n’est qu’un morceau du jeu , plus large, qu’il y a entre cet enfant et sa mère , dont le champ reste à cette époque pour Freud – occupé ailleurs – inaperçu, donc impensé – rencontre où chacun laisse des traces dans l’autre, se sépare de ces traces – bien obligé, on ne vit pas collés – puis les retrouve, non pas par un jeu volontariste dont l’un ou l’autre serait le maître, ou qui serait dirigé par quelque deus  ex-machina implacable pour lequel le petit et sa mère seraient des marionnettes (conception folle de l’Oedipe, et de l' »ordre symbolique », dans une version complètement machinique, qui se rencontre encore parfois) , mais par le mouvement de la vie, et les traces mouvementées, Inconscientes et parfois conscientes, qui s’en-suivent dans nos psychês – on peut appeler cela, aussi bien, le réel de la vie, tuchè, et non automaton – mouvement où alternent saisissement, ressaisi ou non, et désaisissement, auquel, pour les deux, le petit, la mère, il est question de consentir…sans justement se prendre pour quelque bobine, ni pour quelqu’un qui, sadiquement, prendrait les autres pour des bobines, ou soi-même pour une bobine à lancer à leur tête !

Mais reprenons autrement . Dans le premier tome de son autobiographie, « mémoires d’une jeune fille rangée » Simone de Beauvoir raconte qu’une année, vers ses 13 ans à peu près, elle a passé un été sans avoir goût à rien. Tout lui pesait. Ses parents, sa soeur, les autres, les jeux, les livres, le monde était terne. Elle était triste, abattue, se trainait, ne savait pas pourquoi. Puis la rentrée scolaire a eu lieu, et dans la cour de l’Ecole qu’elles fréquentaient toutes deux, elle a soudain aperçu la silhouette de son amie, G….En un instant, le vide morose de cet été interminable s’est envolé, une joie aigue s’est saisie d’elle, elle était de nouveau vivante, réelle, le monde retrouvait ses couleurs…. Ce n’est que bien des années après qu’elle s’est dit, qu’elle nous a dit, à nous lecteurs : »c’était de l’amour », « je l’aimais », « elle me manquait »,  » j’avais tant souffert de son absence  » – l’enfant, pré-adolescente qu’elle était alors n’avait pas de tels mots à sa disposition. Les eût-elle rencontrés dans quelques uns des « classiques » qu’on lui faisait lire – « Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée, vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée…… » , – eût-elle songé qu’Ariane était sa soeur, de l’absence de G. – qui ne partageait pas l’intensité de tels sentiments, ne les aurait pas même « compris » , l’amour étant pour elle, du côté d’un cousin à qui elle s’était promise – elle aurait peut-être pu faire autre chose que se trainer, cet été là,  » comme une âme en peine » – elle aurait pu, peut-être, écrire, chercher des mots pour dire l’absence, et l’amour , et le manque, et la joie que ce manque soit celui d’un être qu’elle aimait, l’envers de sa présence – d’autres choses.., et peut-être, cela aurait ancré autrement le « travail d’écriture », un peu désincarné, auquel elle a consacré sa vie, comme à un devoir, non dépourvu de jouissance, avec des résultats parfois intéressants, mais il faut bien l’avouer, peu inspiré.

Autre cas : au début de l' »homme sans qualités », Musil raconte comment pour Ulrich s’est ouvert, ce qu’il appelle « l’Autre Etat ». L’Autre Etat est ce dans quoi s’ancre la recherche à laquelle l’auteur a consacré sa vie, recherche où il s’est littéralement consumé , d’atteindre la Chose même à travers l’exactitude des mots qui la disent, d’atteindre à un état où les mots sont chair, les pensées toujours à l’état naissant , éternisant le printemps où elles prennent vie , où ce qui importe est le mouvement de les instituer, de leur faire prendre corps, et non quelque résultat qui serait décisif, et comme tel communicable, une fois que les braises qui leur ont donné naissance se seraient éteintes. Musil ne visait pas la transmission d’une pensée qui ferait son chemin dans le monde – il cherchait à saisir l’infini au bout de ses mots, et ça marchait parfois, mais celui-ci lui échappait au fur et à mesure qu’il en saisissait un fragment, et il fallait alors recommencer, de fragment en fragment parmi lesquels il avait bien du mal à « choisir ». Son éditeur devait lui arracher ses textes, alors que sans fortune personnelle, il n’avait pour vivre que sa plume. L’Autre Etat, pour lui, c’était la brûlure du feu de l’Etre, non pas juste rencontrée dans le courant de l’existence, comme des secousses d’Inconscient, telles qu’on en reçoit tous dans des moments où nos vies se « réinitialisent », mais recherchée pour elle-même – à travers l’écriture, qui pour lui n’était légitime que de se tenir sur ce fil, lumineux. Comment ce chemin commence-t-il, donc, pour Ulrich ? par une passion amoureuse, et réciproque, à la fois charnelle et spirituelle, avec la femme du Colonel de son régiment – un « coup de foudre », voulu par aucun des deux, ni recherché ni attendu – la grâce pure, donc – qui les saisit ensemble, les laissant émerveillés, tout étonnés que les gestes de l’amour qui les lance l’un vers l’autre, et les soulève ensemble, soient les mêmes gestes charnels qu’ils avaient déjà connus avec d’autres …Cette liaison dure un moment, puis Ulrich est muté ailleurs, sans faire spécialement d’efforts pour éviter cette mutation alors que cela aurait été possible, et depuis cet ailleurs, il écrit des lettres, d’innombrables lettres à cette femme, tous les jours, plusieurs fois par jour, il dit son amour, il dit l’absence, il dit…au début, il lui envoie toutes les lettres, puis il en envoie quelques unes, puis il ne les envoie plus, puis il écrit…et ce ne sont plus des lettres. La femme pour laquelle il les écrivait est oubliée, et porté par cet oubli, se construit un rapport au monde qui est d’étonnement pur, épuré des banalités, semblants et clichés sur lesquels s’appuie l’existence ordinaire , qui masquent combien elle est imprévisible et mouvementée, et singulière pour chacun, un rapport au monde ancré non pas dans le consensus avec d’autres réels ou fantasmés, mais dans une fonction d’échappement que les autres ont aussi, mais dont ils acceptent de n’être traversés que de temps en temps, alors que Musil lui refusait la « bêtise » ordinaire où on se repose , et ce sera la création de ce chef d’oeuvre inégalé de la singularité , dont l’écriture s’étale sur plusieurs décennies, « l’homme sans qualités ».

Reprenons – la question « que faire pendant l’absence » suppose que d’abord on aie examiné cette autre question, qui lui est implicite : « à quelles conditions l’absence porte-t-elle un potentiel de vie et de création, à quelles conditions n’est-elle pas un pur ravage qui conduit à saborder son existence, réelle ou symbolique ? » . La tradition psychanalytique a l’habitude – mais justement, il n’est pas mauvais parfois de requestionner quelques unes de ces choses qu’on répète « par habitude » – de répondre « lorsque l’absence est symbolisée ». Ce point de vue, qui suppose une logique binaire – oui/non – mérite d’être remis au travail. C’est d’avoir été conviés à danser, tango, paso doble, ou rock acrobatique, à danser avec un/une partenaire qui aime ça, et pas laissés tout seuls à gigoter sur une piste, qui rend l’absence vivable pour ceux qui ont eu la chance que cette dynamique leur aie été transmise, et ont été consentants à cette transmission (il peut y en avoir qui font tapisserie exprès). Il a montré ses limites dans la clinique, via les stériles ratiocinations sur « la structure ». Il n’éclaire pas non plus la manière dont un créateur comme Musil s’appuie sur la rencontre de l’amour comme pur don d’origine – qu’il quitte (l’histoire ne dit rien de la manière dont la femme du Colonel s’est débrouillée d’être, peu à peu, effacée comme corps vivant de leur rencontre…) – ne gardant de cette grâce que la passion d’écrire le monde à partir de ce qui lui a été, là, donné, et dont il a choisi de s’éloigner, pour n’en garder qu’une épure, sans la chair, fantasme, qui a été fécond, que ses mots aient une réalité plus charnelle que la chair de la femme aimée.

. Dans la tradition juive, on pose que YHVH après avoir créé le monde, et fait don de la Loi , s’est retiré/rétracté – cela s’appelle le »tsimtsoum » – pour laisser place aux hommes, et à la réalité du monde comme extériorité. Un witz raconte que des rabbins étant en pleine discussion, animée, sur la Torah, un d’entre eux dit « si j’ai raison, que YHVH fasse tomber ce rocher » – le rocher tombe – ce sur quoi tous les rabbins présents – y compris celui qui avait demandé le miracle – s’indignent : la Loi a été donnée, et avec elle, l’absence de Dieu, qui en donnerait le dernier mot – pour pouvoir fonctionner comme loi symbolique, avec fécondité, garder sa puissance inscriptive, il est nécessaire qu’aucun dernier mot ne vienne l' »achever ». Jolie histoire, très « lacanienne », d’ailleurs – notion lacanienne, des années 60, du Phallus comme signifiant garantissant  l’incomplétude, assurance qu’aucun mot ne viendra combler le zéro permettant à la chaîne signifiante de fonctionner comme telle. Nonobstant son charme, elle n’a pourtant pas à être transposée induement, par exemple en faisant du retrait le signe – alors fétichisé – du trait.

Le champ de l’originaire n’est pas celui de la Loi, dont la « loi » est d’être interprétée et réinterprétée sans cesse – pas de dernier mot – ce qui ne veut pas dire qu’il n’aie « rien à voir » avec la Loi. Ce n’est pas non plus – sauf accident fâcheux – un champ clos de luttes narcissiques où chacun voudrait prendre l’autre comme objet de sa jouissance dans une espèce de fantasmagorie sadienne où la loi (celle du plus fort) serait celle de la prédation de l’un par l’autre, en attente qu’un tiers, depuis quelque transcendance, vienne apporter, une autre loi , pacifiante. Le fait qu’il soit une dynamique et une fonction induit qu’il porte en lui-même de quoi faire loi. L’absence est un moment d’une relation, qui l’ouvre vers l’inconnu, ce n’est pas un effet d’une loi extérieure qui prescrirait le manque. Elle est vivable lorsqu’elle ne prend pas valeur de retrait de l’amour de l’autre , lorsque cet autre est celui qui permet que s’établissent les fondements minimaux du sentiment de soi, ou leur remise en jeu au cours de la vie. « Que faire pendant l’absence » ? est une question dont la réponse dépend du mouvement qui vous a porté, déjà auparavant, vers ce moment de votre vie, où quelqu’un que vous aimez, est absent, des traces qui sont déjà inscrites, du travail de l’amour en vous. Mais elle dépend aussi de cet autre, qui est absent, de ce qui est en train de s’inscrire dans cette relation là et pas une autre. L’Absence, en tant que telle, n’existe pas.

eva talineau

 

 

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