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« PRENDRE SOIN PSYCHIQUEMENT » – paru dans la revue Ouvertures (canadienne), volume 2, décembre 2014

résumé : dans les controverses qui opposent aujourd’hui dans les lieux de soin d’une part les tenants des diverses thérapies qui se disent efficaces et scientifiques, et d’autre part les défenseurs « humanistes » de la psychanalyse, revient fréquemment une thématique : les thérapies agiraient dans l’actuel, la psychanalyse explorerait le passé. Cet article s’inscrit dans une autre perspective. Tant les thérapies que la psychanalyse s’adressent au patient en tant qu’il est intéressé à son avenir, et décidé à y faire acte. Les thérapies s’adressent à ce qui, dans le patient, est éducable, mais l’acte du patient d’y avoir recours montre bien que même s’il s’y présente parfois comme un objet qui dysfonctionne et qu’il vient faire réparer, c’est comme sujet qu’il souhaite pour lui un meilleur avenir, et qu’il est prêt à saisir les médiations qui se présentent, qu’il y a recours. Et cela peut déjà avoir des effets bénéfiques qu’au lieu de procrastiner ou fantasmer seul, il soutienne son désir – d’aller mieux, de changer – devant un tiers qu’il crédite de pouvoir lui transmettre du possible. Il arrive que cette démarche suffise. Mais parfois – pas toujours – la difficulté qui pousse à consulter n’est pas le vrai champ de bataille, mais un signal où depuis l’Inconscient, se fait entendre quelque chose qui est en impasse, et cherche à se frayer un chemin. C’est là où la psychanalyse a toute sa place – non pas juste « déchiffrer » ce qui essaye de se faire entendre (même si aussi) – mais surtout accompagner le patient dans le travail de dénouer les empêchements et conflits de loyauté, dont au début du traitement le patient ignore même l’existence, dont ce seul poteau indicateur, le symptôme, indique la présence en lui. Deux exemples cliniques illustrent ce dont il s’agit.

abstract : today, the controversy within the therapeutic community opposing the proponents of various thérapies claiming to be effective and scientific, on the one hand and the « humanistic » advocates of psychoanalysis on the other, often focuses on the notion that these various thérapies deal with the present, while psychoanalysis explores the past. The present article offers a different perspective. Psychoanalyses, as well as other thérapies, are all intended for patients who are concerned with their future and are determinated to play a role in shaping it. Thérapies work with that is amenable to change in the patient, but the fact that the latter seeks therapy clearly shows that even though he may present himself as a dysfunctional object to be repaired , he requests therapy as a subject who desire a better future and who is ready to profit from a transformative process. The mere fact of testifying to this desire to feel better and to change before another person whom he crédits with the capacity of opening possibilities for him, instead of procastinating or fantasizing on his own, can produce beneficial effects. In some cases, this undertaking is sufficient. But sometimes – not always – the problem which impels the patient to seek therapy is a sign from the unconscious that something left in suspense, and is asking to be heard, and carried away. It is in this cases that psychoanalysis can play a decisive role . Not only in « deciphering » that which tries to be heard (although it does that), but above all in accompanaying the patient in the process of dealing with the obstacles and divided loyalties (of which be is aware at the start of treatment) indicated by the symptom alone. Two clinical examples are provided to illustrate this process.

 

2014. Presque 120 ans, et plutôt alerte, la vieille dame ! quelque chose dans l’idée et la démarche psychanalytique doit être assez increvable, puisqu’elle continue à avancer, à inventer, irriguer recherches et controverses, parfois violentes, à causer et faire causer – que certains la choisissent comme exutoire privilégié de leur hargne tandis que d’autres sont encore pour elle tout feu, tout flamme, remplissant l’espace social où elle circule du spectacle de leurs querelles byzantines, tant il est difficile pour eux de supporter…qu’elle aie plusieurs amants..

Sa pratique, sous diverses formes, certaines un peu routinières (il n’est pas de discipline qui ayant déjà un certain temps de vie n’a pas à lutter contre des inerties internes), d’autres innovantes – continue à être un repère dans notre société, et intéresse. Elle éveille aussi – et tant mieux que cette contradiction existe – la méfiance, salubre, « de se faire avoir ».

Cet interêt insiste, chez nous, en Occident, là où beaucoup résistent à se cliver entre s’offrir comme objet pour ce qui est de l’intime à la « Science », tout en consommant, en tant que « sujets » les idéologies prêtes à l’emploi, à siroter en groupe, qui prescrivent « ce qu’on doit penser » – mais s’affirme aussi au Maghreb et dans les pays issus du glacis socialiste, partout où la parole se dégèle un peu, cherche à se renouveler en repassant par de l’autre.

On souhaite tous ne plus souffrir, ou moins souffrir – et tant mieux si certains médicaments aident à cela, lorsqu’ils marchent, pour autant que leurs inconvénients n’outrepassent pas le soulagement qu’ils apportent pour un temps. Ceux qui ont connu dans leur vie et l’enfer mélancolique et le cancer le disent parfois : ils préfèrent le cancer. La douleur de porter la mort dans l’âme,  d’être enfermé dehors, avec à côté, comme derrière une vitre sans tain, le monde vivant des autres vous narguant du spectacle d’une fête à laquelle on n’est pas convié, est indicible – et autre que la souffrance des pertes dont tout le monde a à connaitre. Encore faut-il que le clinicien sache reconnaitre à quoi il a affaire, ne confonde pas la mélancolie profonde de qui est hors jeu depuis toujours, avec le deuil lié à une perte, d’un objet ou d’un idéal, ou la plainte sthénique, subliminalement quérulente de beaucoup de « déprimés », qui souffrent surtout de la colère rentrée de quelque frustration qui leur est restée « à travers la gorge », démentant la toute puissance inconsciente à laquelle ils croyaient avoir droit….

On souhaite aussi, si possible, « fonctionner » mieux, se donner toutes les chances pour avoir une meilleure santé, réussir dans son travail, ne pas être trop empêché dans des actes simples de la vie quotidienne, et tant mieux aussi si des techniques appliquées par des gens qui désirent aider permettent parfois de passer outre quelqu’obstacle. Déplacer un problème – celui de pouvoir se déplacer, par exemple – c’est déjà un progrès. On a fait un pas, on n’est donc déjà plus tout à fait le même, on a prouvé en acte qu’un changement est possible. Ce n’est pas rien. Parfois on peut choisir d’en rester là et la vie prend la suite. Parfois, pas toujours.

Il est vrai aussi que nous sommes des animaux, et que ce qui relève de notre animalité est de mieux en mieux connu par la science et la médecine. On peut agir sur nos circuits neuronaux, nos neurotransmetteurs, notre chimie interne, et sans doute qu’on saura le faire de manière de plus en plus pointue, et avec de moins en moins d’effets secondaires. Les décennies qui viennent nous surprendront sûrement (même si on attend toujours le médicament du bête rhume de cerveau…qui pourtant ferait la fortune du labo qui le commercialiserait).

Nous sommes aussi, pour une part de nos personnes, des êtres pétris d’habitudes, d’habitus, formatés – sans connotation péjorative – par des modèles familiaux ou sociaux en réponse à quoi – adhésion sans recul ou révolte irréfléchie – se sont installés en nous un certain nombre de « comportements », ou de réponses psychiques sans nuances, par lesquels nous nous faisons prendre en charge, comme par un pilote automatique ! il n’est pas absurde, si ces habitudes se sont muées en compulsions, qu’on en est devenu l’objet – des manières de se nourrir, par exemple, ou de faire du sport à outrance, ou de travailler sans jamais s’arrêter, bref, lorsqu’on a le sentiment qu’on n’est plus libre de ses choix, ou qu’on ne l’a jamais été – de recourir à une « thérapie ». « Comportementale », ou « gestalt », ou autre, il y en a d’innombrables en circulation, à travers lesquelles on se fait donner par un tiers, via diverses procédures, parfois standardisées (la plupart des TCC), parfois plus ouvertes, axées sur la rencontre, comme les psychothérapies existentielles, l’autorisation de renoncer à ces habitudes ou schémas relationnels où on s’était enfermé…Daniel Sibony appelle « transfert absolu » le point, proche de l’hypnose, et ancré dans la croyance en l’Autre, auquel la plupart de ces thérapies font appel. Il parle aussi, par ailleurs de la séduction – « ducere », c’est « conduire » – comme de ce qui permet de se faire conduire dehors, de s’arracher à l’ornière de l’identité à laquelle on s’était réduit aux dépens d’autres possibilités. Il s’agirait donc d’aller se faire « séduire » par autre chose que le symptôme automatique auquel on avait confié une part de son être…

Tout ce qu’on fait – ou ne fait pas – « sans y penser » – ou parfois pour éviter de penser, peut – lorsqu’on se rend compte qu’il y aurait peut-être mieux à faire, qu’on en a marre de cette manière d’être ou de jouir, qu’on aimerait passer à autre chose – être appréhendé par la médiation de quelque thérapie. D’où la parcellisation de ces « thérapies », les « spécialistes » en ceci ou en cela qui essaiment un peu partout , en une nébuleuse où chacun est appelé à venir faire son marché. Ce vaste champ recouvre tous les symptômes possibles – même certains qui sont des pures inventions sociales qui « pathologisent » les moindres difficultés de l’existence et les assortissent de réponses ad hoc qu’on est invité à acheter.

Il est certes facile de se moquer des excès et des dérives, et de mépriser toutes ces approches en bloc. Plus intéressant est de tenter de se remémorer qu’appliquant ces protocoles et thérapies, il y a des gens, qui peuvent être intelligents et créatifs, nonobstant la nécessité interne dans laquelle ils sont de penser être « garantis » par la Science (mais certains analystes aussi, et non des moindres, ont besoin de cette croyance). Ces thérapies sont des médiations de leur désir d’agir.

Une thérapie, quelle qu’elle soit, peut apporter quelque chose, infléchir un parcours de vie, indépendamment du fait qu’elle réussisse ou qu’elle échoue. Ce n’est pas rien, pour un jeune homme à qui pas grand’chose a été transmis, du moins le pense-t-il, qu’un homme en âge d’être le père qui fut absent, réellement ou fantasmatiquement, dans son histoire, lui « enseigne » avec ce qu’il pense être la bonne méthode, comment surmonter sa « phobie sociale ». Ce n’est pas rien, déjà, que ce jeune homme soit allé cherché dans quelque lieu, pour lui autre que celui auquel il pense appartenir – le lieu familial, l’espace sociale proche – ce qu’il pense n’avoir pas eu – penser n’avoir pas eu a des effets réels, la représentation qu’on a de notre réalité contribue à la construire. Ensuite, cette thérapie peut réussir un peu, beaucoup, pas du tout, à mettre du jeu dans ladite phobie sociale. Mais quelle qu’en soit l’issue, ce jeune homme, d’avoir fait cet acte , de quête de père , ou de repères sur lesquels s’appuyer, n’est plus tout à fait celui qu’il était avant. La question du père n’est déjà plus présente en lui dans le même état.

Le fait même de décider « je vais faire une thérapie », quelle qu’elle soit, est déjà un pas pour sortir d’une éventuelle ornière. On est prêt à y mettre du sien. Le succès de ladite thérapie dépend pour partie de la décision – inconsciente – du patient au départ de l’affaire – si c’est le moment pour lui ou pas de cesser de fumer, ou de s’auto-intoxiquer jour et nuit de ruminations moroses, par exemple – pour partie de l’énergie et de la conviction du thérapeute, de ce qu’il engage dans son action (certains sont plus doués que d’autres) – mais aussi, et c’est là que la psychanalyse reprend sa place de recours parfois incontournable – du paysage sous-jacent, de l’univers symbolique interne, des traces inconscientes à l’état latent, par lequel le patient est habité, au sein duquel la « thérapie » visant le symptôme se trouve, de facto, inscrite, comme faisant elle-même partie du symptôme qui emprisonne le patient.

Par exemple, la lutte contre les compulsions et les idées obsédantes sont les partenaires obligées, tant des compulsions que des idées obsédantes. L’obsédé pense ce qu’il ne faudrait pas (« Jésus est un enculé », ou « je veux baiser la voisine » – qui a 80 ans et qu’il ne désire nullement, en fait). Mais le symptôme n’est pas seulement la présence en lui de ces pensées automatiques, c’est aussi la nécessité, le travail, de les annuler après coup , par des actes conjuratoires, ou de passer ses journées à craindre de se mettre à penser. C’est la séquence des deux qui constitue la vérité de sa condition. Or, sa demande en thérapie – dans quelque thérapie que ce soit – c’est « enlevez moi ces pensées obsédantes » – alors que justement, lutter interminablement contre elles est un morceau de la maladie qui l’habite. Mieux vaut que le thérapeute, quelle que soit la « technique » qu’il « utilise », en soit averti. A cet égard, les psychanalystes qui pensent que l' »association libre » va leur permettre d’approcher le « refoulé » du patient ne se font ni plus ni moins d’illusions que les tenants des TCC qui pensent que chiffrer le nombre de pensées obsédantes dans la journée et coter les progrès avec de belles courbes va le « déconditionner ». L’une ou l’autre médiation vaut – pour ce qu’elle peut porter de désir de vie agissant, pour ce qui peut à travers elle se passer de nouveau dans la rencontre avec cet autre qu’est le thérapeute, pour le patient.

Cela ne veut pas dire que toute thérapie est vaine, ni même que toutes se valent – mais qu’elle ne pourra aider véritablement, conduire vers une réorganisation plus légère et libre de la vie psychique, que si l’appel à la volonté (ce n’est pas un gros mot), au désir de vie du patient, est étayé par le mobilisation des forces profondes qui ont mis en place les identifications, qui font que quelqu’un est ce qu’il est. Parfois il suffit de « séduire » le patient – qui vient là pour ça, pour qu’on l’aide à se défaire d’une manière d’être qui n’a plus d’interêt, de répétitions vides. D’autres fois, c’est toute la personne qu’il faut déplacer – d’un lieu psychique qui n’offre aucun soutient, où rien n’est possible, et où ça tourne en rond – vers un autre, pour elle inédit , qui permet d’exister – et ce n’est qu’à cette condition que les idées obsédantes – et la lutte obsédante contre elles qui en sont les partenaires – peuvent laisser place à une vie où il y a du possible.

Un certain nombre de ces thérapies – les thérapies comportementales et cognitives, surtout, qui depuis peu se sont appropriées la classification « émotionnelles » (TCCE et non plus TCC) – se donnent volontiers (et assez pompeusement…), un habillage « scientifique », avec des tableaux,  des courbes, des chiffres – ça ajoute de l’autorité à la chose, comme jadis le nom de Dieu invoqué avant une bataille, ou pour marquer l’espoir que la moisson sera bonne. Pourtant, le ressort de leur action tient à quelque chose qui a existé de tout temps, bien avant la Science, qui est tout aussi respectable que la Science, et dont t on espère bien qu’elle continuera d’exister au fil des générations : la part de transmission qui opère dans l’éducation.

L’éducation, pour qu’elle soit possible, suppose un certain type d’amour, une acceptation d’être « influencé », « séduit » au sens d’accepter une altération « de ce qu’on est », qui ne s’éteint pas à l’âge adulte, même si s’y ajoute l’esprit critique, en principe (lequel d’ailleurs est loin d’être absent chez les enfants, qui peuvent faire comme on leur dit, et n’en penser pas moins, et savent très bien si les adultes croient ce qu’ils disent ou pas). On peut l’utiliser à bon escient…dans l’interêt du patient. Certaines thérapies (par exemple celles, pleines d’humour, de ce psychologue systémique et jungien, Stanislas Watzlawick « faites vous même votre malheur ») y ajoutent des techniques « psychologiques » – des ruses, mais pourquoi pas ? que celui qui n’a jamais rien interdit à son enfant pour obtenir que justement il le fasse, et n’a pas jubilé intérieurement en voyant que ça marche, lui jette la première pierre.

Dans le cas des phobies, par exemple, l’autorité de la Science via le thérapeute vient à la rescousse du patient, qui en reçoit un étayage symbolique : « je serai avec vous lorsque vous arriverez vers ce pont qui vous fait si peur – et d’abord, vous ne devez pas le traverser, dans un premier temps. Juste faire un pas vers lui. Mais pas deux, sauf si vous y tenez absolument » etc..Le patient affronte l’épreuve de traverser le pont avec les forces du thérapeute s’ajoutant aux siennes (si toutefois il accepte de supposer au thérapeute assez de pouvoir pour que « ça marche », s’il a déjà décidé en son for intérieur que…, si etc…).

Mais – et c’est là que toutes ces thérapies, même les plus astucieuses trouvent leurs limites – le « pont » peut symboliser dans l’univers intérieur du patient quelque chose qu’il n’est pas possible de franchir pour lui à ce moment là de sa vie, le renvoyer à une difficulté interne dont il n’a aucune idée, juste cet appel qui insiste en lui et dont il ne sait que faire, « j’ai peur des ponts, ça me complique drôlement la vie d’être obligé d’inventer des itinéraires qui les contournent », et qui peut l’amener à consulter. Et là, il vaut mieux que le praticien consulté aie une idée des enjeux possibles de la chose, autrement dit, ne soit pas un pur technicien. Qu’il ne perde pas de vue qu’il en en face de lui non le TCA (trouble du comportement alimentaire) de 16h15, mais un individu dont l’univers intérieur est constitué d’un système de traces immergées dans l’existence, qui déterminent ce qui est, pour lui, possible ou pas, à un moment donné, qui le porte et qu’il porte, lui donne épaisseur et singularité, tout en demeurant, en lui, un mystère.

Au cours d’un travail analytique, il arrive qu’une phobie, qui était là, fichée comme une borne depuis l’adolescence, soudain s’évapore, lorsque le patient pour la première fois devient père d’un garçon. Ledit patient ne s’appelait pas « Dupont ». Mais le nom de jeune fille de sa mère assonnait avec « pont » dans sa langue maternelle. La phobie, d’ailleurs légère, indiquait, indice parmi d’autres chez ce patient, le conflit entre fidélité à l’imaginaire maternel, plus précisément dans cet imaginaire, au père de celle-ci grâce au signifiant « pont », auquel il se reliait, et son désir, longtemps refoulé de transmettre son patronyme. Lignage contre lignage – jusqu’au moment, résolutif, où le passage peut se faire de n’avoir plus de valeur de choisir l’un ou l’autre. Une remarque en passant – dès le début de cette analyse, le lien s’était fait dans ma tête entre la phobie des ponts qui lui compliquait la vie, et le nom de jeune fille de la mère de ce patient, et je le lui avais fait remarquer, sans que ce déchiffrage ne change grand’chose à son inconfort. L’Inconscient, même s’il est vrai qu’il parle (cela a été le génie de Freud de découvrir les processus primaires) n’est pas avant tout une langue étrangère que le patient porte en lui, tel un saint sacrement, dans l’attente qu’enfin elle soit lue – c’est un potentiel de créativité en devenir – dans ce cas, la question était entre filiation et paternité – dont il s’agit, à travers le travail analytique de réveiller la dynamique, et d’accompagner la puissance inscriptive.

Mais revenons à la question des thérapies. On a donc vu qu’il n’y a rien d’absurde à vouloir s’extraire de compulsions invalidantes, fussent-elles des compulsions à penser, via des techniques éducatives. Elles peuvent être une médiation aussi bonne – ou aussi mauvaise – qu’autre chose, selon ce qui s’y transmet du thérapeute au patient et du patient au thérapeute. Mais voici maintenant un autre exemple, qui montre combien cela aurait pu être dommage et réducteur de ne pas prendre les choses par un autre abord, d’envisager l’irruption d’un symptôme qui « évoluait » sous anti-dépresseurs depuis des mois au moment de la rencontre avec la patiente, comme une sorte de  » mauvaise habitude », nocive, à éradiquer d’urgence.

Une jeune fille arrive avec une phobie d’impulsion (situation classique pour laquelle des protocoles TCC sont prévus, avec désensibilisation progressive, le tout avec courbes, graphiques, tout un attirail visant à faire plus « scientifique », puisqu’on exhibe les insigne de la Science). « J’ai peur de prendre un couteau et de faire mal à quelqu’un », explique-t-elle. On parle ensemble. Très vite, il apparait que cette jeune fille étouffe avec son « copain », insuffisant à beaucoup d’égards, on va dire. A l’arrière plan de cette situation, il y a le fait qu’elle avait été propulsée par ses parents « petite mère » – « sa deuxième mère », disait-on à son propos, « c’est quasiment elle qui l’élève » – de son jeune frère, arriéré mental, envers lequel son ressentiment qu’il aie pris tant de place dans l’attention de ses parents, à son détriment, pensait-elle, n’avait jamais pu s’exprimer. Le bénéfice narcissique de l’identification « petite mère » l’interdisait. Des rêves explicites – où les couteaux n’ont pas manqué – ont ponctué quelques séances (levée du refoulement de pulsions agressives). Dans la foulée de ces rêves, ses relations réelles avec le frère attardé se sont améliorées, et il s’est trouvé bien, lui aussi, de ne plus être l’objet des visées éducatives traversées de pulsions sadiques anales (mal) refoulées de sa sœur – qui a découvert de son côté que derrière l' »amour » affiché – mais infiltré d’agressivité narcissique – qu’elle lui témoignait…il y avait une tendresse réelle, en elle, pour ce frère, tel qu’il était.

Mais la phobie d’impulsion n’a disparu que plus tard : lorsque le « copain » a été largué – au profit d’un autre homme, qui pouvait compter pour elle comme tel – pas tout de suite, elle a assumé un moment « de ne pas être en couple ») – d’un autre homme moins dépendant d’elle, moins en quête à travers elle d’une figure maternelle par laquelle être « dirigé » et contre laquelle se révolter. Cela n’a pas été facile. Il n’est pas facile de lâcher la possession fantasmatique de l’autre et la « sécurité » fallacieuse qu’elle procure, de s’engager dans la vie à partir du vide d’un désir pas satisfait d’avance. C’est ce qu’a permis à cette jeune femme le travail analytique qu’appelait son symptôme. « J’ai peur de prendre un couteau et de faire mal à quelqu’un ». Elle avait peur, c’est vrai. Mais elle le voulait aussi, au fond d’elle-même – non pas satisfaire ses pulsions agressives envers le frère, le copain, ou même s’autoriser à les reconnaitre (ça ce n’était que l’écume des choses),mais se couper elle-même d’une manière d’être ou possédant fantasmatiquement l’autre, elle ne pouvait ni désirer elle-même, ni jouir de son désir à lui, dans un érotisme qui la fasse femme.

Qu’est-ce que la psychanalyse a en propre qui la rend autre que les thérapies de toutes sortes qui, aujourd’hui, abondent sur le marché du soin ? Telle était la question de départ, et voici le moment d’y répondre. C’est à mon sens , devant toute personne rencontrée à partir d’un symptôme posant problème, d’être capable de prendre en compte à la fois la réalité présente de cette personne, dans sa vie, dans ses interactions avec les autres telles que vécues par elle dans ce qui est son actualité – ne pas considérer son « moi », ses symptômes, ses difficultés telles qu’elles sont comme choses négligeables qui ne mériteraient que mépris et silence sous prétexte de s’adresser à l’Inconscient, et seulement à l’Inconscient – tout en explorant, en même temps – cela plutôt silencieusement – l’état du paysage intérieur que cette personne amène avec elle, ses points d’impasse, de fixation, afin de l’accompagner activement vers le chemin permettant de les dépasser. Cela n’est certes pas la même chose, dans un destin, de rencontrer à la faveur d’un symptôme qui flambe, quelqu’un qui va chiffrer ce symptôme (vous avez plus peur le matin, le soir ? cotez votre peur du pont sur une échelle de 1 à 10…) , ou quelqu’un qui sans tenir votre peur pour quantité négligeable et vous laisser seul avec elle, va aussi la déchiffrer discrètement pour ce qu’elle condense de vos possibles figés, y attendre l’appel des actes empêchés, lui répondre, en accompagner la transformation en vous.

Certains symptômes – pas tous – sont parfois comme des phares , dont le clignotant unique signale à qui passe par là, et sait entendre, voir et penser, pas forcément qu’il y a un nauffrage, mais du moins, momentanément, une stase.

eva talineau

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Le déni de réalité chez le sujet et dans l’histoire

texte de la  conférence, et travaux préparatoires,  prononcée le mercredi 22 octobre au séminaire de daniel sibony, 2014-2015 – à la fac de médecine, Paris.

 

Résumé : des formes de déni non seulement font partie du lien social, de la normalité, au niveau de la « psychologie individuelle », mais participent d’une mise en place collective de la réalité sociale en tant qu’espace de circulation de « croyances flottantes ».

Dans cet espace de réalité, tissé par les dénis – en complément du rappel et de l’oubli – espace qui se transmet et, dans nos sociétés historiques, se transforme, de génération en génération, certaines personnes créent, en surimpression, des néo-réalités imbriquées dans cette transmission sociale : on a alors affaire aux dénis de réalité, tels qu’on les rencontre dans la  psychopathologie, et notamment dans la clinique de la perversion.  Ces dénis de réalité privés sont des passagers clandestins du lien social – et un défi pour la pratique clinique. Freud, à travers la notion de Verleugnung, en avait déjà perçu le tranchant de mise en acte de refusement  de la rencontre inconsciente du manque de l’autre, sans l’ avoir , en son temps, élaborée comme militance active.

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Dénier, c’est refuser de reconnaitre comme vraie une assertion dont on sait qu’elle est vraie. Déjà au 17ème siècle : « il mène avec lui des témoins, afin qu’il ne prenne pas un jour envie à des débiteurs de lui dénier sa dette ». C’est dans les Caractères de La Bruyère, à propos d’un personnage, un certain Théophraste, convoqué là pour illustrer la défiance. Appartient aussi à l’usage habituel de la langue l’expression « déni de justice », qui désigne le fait de ne pas accorder à quelqu’un un droit qui lui est dû, et dont chacun sait qu’il lui est dû, y compris le juge. L’idée de déni`de réalité, lorsque Freud l’introduit, vient se connecter à cet usage. Il serait trop simple d’en conclure que si on ne rend pas justice à la réalité, elle va vouloir se venger…la réalité se constitue de tout ce qui arrive, y compris à travers l’événement d’être déniée, comme on verra plus loin;

Mentir suppose qu’on sait qu’on ment. En général pour en tirer un bénéfice. Dénier la réalité est plus complexe, suppose qu’au moment où le mensonge est proféré, une partie de soi-même y « croit ». Il ne s’agit pas de tromper l’autre, pour juste échapper à des désagréments, par exemple, mais de se tromper soi-même. Dans le déni, l’autre est un moyen de se faire croire à soi-même quelque chose que par ailleurs on sait être faux.

On sait combien certains escrocs et imposteurs peuvent être persuasifs. On s’en étonne. On se demande d’où ils tirent un tel pouvoir sur les autres : cela provient de cette logique, du fait que tout en mentant, ils sont sincères. Ils se croient eux-mêmes alors même qu’ils mentent. Et l’autre, la future dupe, qui a mis entre parenthèse son esprit critique – c’est parfois reposant – perçoit cette partie qui est « auto-dupée ».  L’imposteur qui réussit est convaincant du fait de l’identification inconsciente de la dupe à la partie de l’illusionniste en train d’être dupée…par lui-même.

Déni ou mensonge ? le tiers a parfois du mal à s’y retrouver. Mais la question de l’adresse à l’autre permet de se repérer. Exemple du déni alcoolique, où davantage que de mentir au médecin, il est question de se mentir à soi-même à travers le médecin, pour des raisons de maintien de l’homéostase narcissique. On sait que démentir le déni « si, si, vous buvez, vos analyses sanguines le prouvent, je les ai sous les yeux », aboutit à ce  qu’à la sortie de la consultation, le patient aille boire un verre, deux verres, etc..Démentir le déni aggrave l’addiction – au moins dans un premier temps.

Mais avant d’aborder les dénis dans la psychopathologie , et notamment la criminologie, un détour.

Dans son fameux article « je sais bien, mais quand même », Octave Mannoni montre comment pour maintenir vivante –  « quand même » – une croyance que la réalité a démentie, les adultes en passent par l’idée que eux, étant évolués, n’y croient pas, mais que d’autres – des « on » – pourraient y croire, ou même y croient vraiment. L’exemple, ethnologique, sur lequel il s’appuie est celui des Katcina chez les Hopi. Les pères et oncles de la tribu, déguisés en Katcina, font croire aux enfants que ceux-ci, une fois par an, revêtus de masque, viennent parmi eux, distribuant des espèces de nourritures rituelles colorées, un peu comme notre Père Noël, sauf qu’ils sont réputés dangereux, et font mine de vouloir dévorer les enfants, qui seront « rachetés » par leurs mères. Et puis, à l’âge de 9 ans, lors d’une cérémonie, coup de tonnerre, révélation : les oncles et les pères se montrent derrière les masques : les Katcina, ce sont eux, déguisés. Mais, renversement, ceci aboutit au récit suivant « vous savez, maintenant, les enfants, que les vrais Katcinas ne viennent plus parmi nous comme ils le faisaient autrefois. Jadis, c’étaient eux qui venaient pour cette cérémonie. Maintenant, ce sont vos oncles et vos pères qui sont obligés de revêtir leurs masques. Lorsque vous aurez des enfants, vous aussi devrez faire en sorte qu’ils croient au Katcina, ce sera à vous de porter ces masques, à votre tour ». Pour Octave Mannoni, ce passage depuis « ils sont ici » vers « ils ont été ici jadis » – passage qui transite par le désillement, la déception, voire l’angoisse – signe le progrès spirituel de la croyance vers la foi.

Dans le système de pensée qui faisait référence dans ces années 1960 et suivants, ce récit était censé illustrer le passage de l’imaginaire au symbolique , notamment dans la cure analytique comme on la pensait à ce moment là : soutenir la croyance au « supposé savoir » – d’où le silence  systématique  de beaucoup d’analystes « formés » à cette école – puis assumer la « découverte » par le patient que ce n’était qu’un masque.   Mais ce n’est pas ce qui  importe ici. Ce que Octave Mannoni relève, et qui reste intéressant par delà les 50 et quelques années qui nous séparent de son écrit, c’est que le maintien de la foi, sous cette forme épurée de « il y a eu jadis des Katcinas qui nous rendaient visite, jadis, du temps des ancêtres » , énoncé qui est un élément essentiel de la religion Hopi, exige l’engagement par ceux qui viennent d’être désillusionnés, de veiller à ce que leurs propres enfants soient entretenus jusqu’à leurs 9 ans dans la croyance qu’il y a des Katcinas réels, non dans le passé, mais aujourd’hui, et que ceux-ci viennent une fois par an , danser avec la tribu. C’est l’objet de l’initiation. Transmettre que ceux qui ont été « trompés » doivent à leur tour « tromper », pour que le mythe socialisant à travers lequel la tribu se perpétue et célèbre son existence collective, de génération en génration, se perpétue.

Octave Mannoni en tire la conclusion – tout à fait pertinente encore aujourd’hui – que pour se construire et se maintenir, une croyance doit passer pas tant par la nécessité qu’ « on » – soi-même – y croie, mais par la supposition qu’il y en a un autre, ou des autres, qui y ont cru, y croient, ou y croiront. C’est sur ce même principe de psychologie intuitive – ici finement analysée – que repose l’efficace de la propagande du mensonge suivi de démenti. Peu importe qu’une information soit reconnue comme fausse, une fois qu’elle a été mise en circulation, elle détient un certain « quantum » de vérité. Pas grand’monde, aujourd’hui, en Occident « croit » en première personne que les juifs font du pain azyme avec le sang de petits enfants chrétiens à l’occasion de leur Pâque. Cela n’empêche pas cette croyance en laquelle « personne » ne croit de fonctionner, et d’affecter d’un haut coefficient de crédibilité la propagande qui présente les israéliens comme tueurs d’enfants à Gaza.

Octave Mannoni décrit dans  ce champ flottant,  cet univers  de croyances socialement disponibles,  auxquelles implicitement chacun se rattache, sur le mode d’être divisé par elles.  « c’est fou le nombre de gens qui lisent leur horoscope », « qui achètent des billets de loto le Vendredi 13 ». Ces croyances circulent dans le champ social comme répudiées, mises au compte de l’autre. On flirte avec l’idée que cet autre pourrait être soi…mais n’est pas soi.

A la même époque, Jeanne Favret Saada écrivait un livre sur les désensorceleurs dans le bocage. Et remarquait que jamais un homme qui  allait se faire désensorceler ne « croyait » aux « sorts ». C’était sa femme qui y croyait. C’était tacitement admis que ça suffisait pour valider la démarche, et de fait, cela suffisait pour  que le dispositif trouve quelqu’efficace.

De même, pour ce qui était de la « religion  »  au début du 20 ème siècle. C’était l’épouse qui allait à la messe, et  « avait de la religion » au nom de toute la famille, ce qui permettait à l’homme de se dire en toute sécurité intérieure ,  « libre penseur », et d’aller au café. Une croyance qui fait lien  social n’a pas besoin que tous les membres du collectif y adhèrent, ni même que ceux qui disent y « adhérer » – les épouses qui vont à la messe – le fassent « sincèrement ». La supposition suffit que  « quelques uns » ont de la religion pour que cela fasse implicitement et collectivement lien social.

C’est donc, pour Octave Mannoni, à travers ce mécanisme privilégié qu’est  leur déni,  que les croyances se transmettent. Retenons cela – avant d’aller explorer un autre versant de la question, celui du déni de réalité en criminologie.

Les policiers qui ont à traiter des affaires d’inceste, de viols, d’abus sexuels sur mineurs le savent bien : le fait de refuser d’admettre les faits délictueux alors même que les témoignages sont accablants est fréquent. La police scientifique a fait aujourd’hui de tels progrès que les preuves matérielles suffisent souvent à établir la réalité des faits. Et concernant les suites pénales, ceux qui avouent, surtout s’ils témoignent des regrets, ont des peines plutôt moins lourdes que ceux qui s’obstinent à nier l’évidence. Pourtant, un nombre non négligeable de ces personnes ne peuvent pas avouer. Pourquoi ?

Mettons de côté les cas de débilité, ou de schizophrénie avérée : « c’est le diable », ou bien « c’est mon double qui l’a fait » – à charge pour  l’expert de démêler véracité ou simulation, pas toujours facile. En dehors de ces situations, pourquoi nier l’évidence, alors que l’avocat conseille d’admettre les faits ?

Une première approximation, c’est que reconnaitre des faits comme le viol habituel, cela implique ipso facto que désormais, il sera sûrement moins facile de continuer ! le tiers social, qui ne s’occupait pas de vos affaires, s’en mêle, et n’est pas d’accord. Il va falloir renoncer à une jouissance. C’est une contrariété. Sous cet angle là, le déni n’est pas très différent du refus banal de tout un chacun de faire face à un changement non désiré, une maladie par exemple, avec laquelle il va falloir négocier. Face à toute blessure narcissique, toute frustration à affronter, dire d’abord que « non » avant de composer avec  est la première réaction du narcissisme en cours. Quelqu’un dont les analyses sanguines indiquent qu’il devrait changer son alimentation, supprimer telle ou telle chose qu’il aime n’est au début pas enthousiaste non plus, et sera tenté de se persuader que non, il n’y a pas de problème, qu’il va être possible de continuer comme avant. C’est vrai pour des choses triviales, mais aussi face à des événements historiques dramatiques : nombre de ceux qui avaient pu fuir de camps de concentration autour de 1941/1942, et essayaient d’alerter les juifs de diverses communautés sur ce qui se passait à l’Est étaient traités de « fous », quelles qu’aient été les preuves qu’ils apportaient à l’appui de leurs dires. Ce qu’ils disaient était insupportable.

Mais ce premier niveau ne suffit pas à expliquer le déni pervers. Pour prendre la mesure de ce dont il est question, je vais passer par un autre événement historique. Lors de la 2ème guerre mondiale, alors que la situation du front de l’Est après Stalingrad avec l’Union Soviétique aurait exigé que l’Allemagne y dédie le maximum de ses hommes et de ses ressources matérielles, les nazis ont préféré mobiliser une part non négligeable de ces ressources pour aller traquer les juifs dans des endroits improbables, puis organiser le transport de ces juifs vers les camps où ils allaient être exterminés. Dans le même temps, des transports de troupe laissaient à désirer, les commandants des fronts de l’Est réclamaient moyens, hommes, matériel. En terme de stratégie militaire, ce choix n’était pas « raisonnable ». Pourtant, c’est cette nécessité là qui s’est imposée. C’était pour les nazis un choix ETHIQUE. Un choix résultant de la loi qu’ils se sont donnée et à laquelle ils se sont donnés, celle de nettoyer leur origine des juifs, de la nettoyer jusqu’au bout. Ne pas agir ainsi aurait été trahir. Non pas trahir les intérêts de l’Allemagne , ou du 3ème Reich, mais trahir la foi intime qui les soutenait, la mission à laquelle ils se sont donnés et qu’ils se sont donnés.

Reconnaitre devant la police leurs actes, même sachant que ce serait leur interêt, certaines personnes ne le peuvent pas. Ce serait le commencement d’une trahison. Trahison de la loi interne qui leur prescrit les actes dont ils sont les exécutants/exécuteurs. Ici, je salue au passage un livre de notre hôte, Daniel Sibony ici présent, « perversions », qui  dans les années 1980, a élaboré la question de la loi perverse et présenté les différentes figures du choix pervers d’avérer une vraie loi – choix que celui-ci  inscrit par ses actes au sein des lois communes. Il  montre aussi dans ce livre comment l’auto-référence narcissique est la loi  de ces diverses « vraies lois ».

Le déni des faits relève  de la volonté intacte de continuer dès que l’occasion  se présentera. De même, ceux qui dénient les chambres à gaz ou la Shoah. Ils posent par là que ça reste à faire. C’est le sens de ce qu’on appelle « négationisme ». Il semble porter sur le passé, il concerne en fait ce qui est espéré, projeté, pour l’avenir.

Lacan, dans « Kant avec Sade », déjà habité dans les années 60 de la version tragique et héroïque de la psychanalyse qui a été la sienne, qui a essaimé dans la culture  et continue, d’ailleurs à séduire  aujourd’hui, déduit de ce qu’il pense avoir été le « fantasme sadien »  que la vérité de l’homme,  c’est que le désir est l’envers de la loi. A cette occasion, il rappelle Saint Paul pour qui « sans la loi, il n’y aurait pas de péché », parole dont à son avis Sade incarne la logique , de faire sa loi du péché. Lacan, dans ce texte, fait de cela un universel.

Il est fort douteux qu’il existe une vérité du désir de l’homme, encore plus qu’il appartiendrait à la psychanalyse de « dévoiler » un tel objet. Son éthique spécifique est plutôt de veiller à ce qu’il continue à courir. Néanmoins, Lacan a touché là quelque chose qui qui est au cœur de la position perverse, c’est qu’il s’agit d’un programme. L’acte pervers est un rituel, un rituel au service d’une religion privée absolument contraignante, et qui requiert fidélité.

Parmi les jeunes filles qui ont vécu une longue liaison incestueuse avec leur père, certaines témoignent de leur épouvante de ce que ces actes sexuels avaient de rituel. Comme une cérémonie qui se déroulait toujours selon le même scénario, disent-elles. « Il entrait dans la chambre, et je savais, à la seconde près, ce qu’il allait faire, et ce qu’il allait me faire faire ». Plus que les menaces ou les coups, lorsqu’il y en avait, cette fixité d’un texte déjà écrit d’avance et auquel elles n’avaient aucune part, que de jouer la partition prévue, les terrorisait. Ce sont ces hommes là qui, une fois pris, restaient fidèles à leur déni, n’avouaient pas. D’autres, ceux simplement immatures qui avaient construit la chose comme une sorte de pseudo relation amoureuse où leur fille les comprenait si bien que tout devenait permis, arrivaient assez bien à avouer, et même à parfois à témoigner de « regrets ».

Avoir en tête cette idée que certaines personnes ne sont pas des monstres hors humanité, mais ne sont pourtant pas « comme nous »,  du fait d’être pris et compris dans des logiques qui ne sont pas les nôtres, que ces logiques, les ont choisies  en même temps qu’elles  les  choisissent , évite bien des errements cliniques. Ne pas prendre en compte cela, pour le coup, relève du déni de la réalité…de l’autre,  de l’hameçonnage fantasmatique de l’autre dans sa propre réalité.

Un détour par la clinique : lorsqu’on assure des consultations en CMP, dans le service public, on est amenés à recevoir sur la durée un certain nombre de patients en injonction de soin. Une fois la peine de prison en partie exécutée, le juge peut prendre une telle mesure dans le cadre des libérations conditionnelles. Dans les cas moins graves, elles peuvent même remplacer les peines de prison. Ces injonctions de soin sont obligatoires, et il est requis au patient de prouver au juge d’application des peines qu’il s’est bien présenté aux séances. Si ce n’est pas le cas, il retourne en prison. Sur 38 années de présence en psychiatrie, j’en ai reçu moi-même un certain nombre, et ai aussi supervisé le travail de collègues confrontés à cette mission.

Il arrive que ces thérapies « marchent ». Une fois dépassée la première strate de déni qui porte sur les faits et la responsabilité – et cela suppose déjà une lutte pied à pied, mot à mot, contre les éventuels mensonges et minimisations – arrive parfois un matériel terrifiant de traumas précoces vécus par ces personnes, d’abus sexuels, de maltraitances, corroborés par des traces sur le corps qui prennent sens, des témoignages retrouvés, des articles d’anciens journaux etc..Une histoire occultée, une réalité enfouie, est en train d’être retrouvée. On peut alors croire que d’exhumer ce passé va changer radicalement le rapport de cette personne à la vie, au monde, comme dans une thérapie « normale » – si tant est qu’on puisse utiliser ce terme – où l’adresse à un autre là où il n’y avait jamais eu de témoin, parfois pas même  à l’intérieur d’un « soi » pas encore constitué ,  permet de relancer les forces de vie enkystées, ravagées.

On peut le croire – mais ce n’est pas ainsi que cela se passe dès lors que  quelqu’un est habité par un clivage. Les différentes parties de sa personne évoluent séparément, et le même qui en séance avec le thérapeute retrouve avec effroi les souvenirs de l’enfant abusé qu’il a été, peut, à l’extérieur, être en train de préparer méthodiquement la récidive. A une occasion, elle fût évitée de justesse, grâce au fait que j’ai menacé de téléphoner au juge d’application des peines. Le patient avait tendu une perche en amenant en séance un rêve qui « montrait » ce qu’il était en train de préparer. Il avait repéré une future victime, un petit garçon. Il connaissait les horaires où celui-ci quittait l’école. Ce n’est qu’une fois que j’ai eu manifesté avoir entendu que c’était sur un projet en cours d’exécution, et pas sur un fantasme, qu’un coin du voile était en train d’être levé par le rêve, que cet homme a reconnu que ses plans étaient déjà bien avancés, y compris le lieu où ça devait se passer, une cave qu’il était en train d’aménager pour cette destination. Cette fois-ci, la récidive n’a pas eu lieu. Le patient avait senti que j’étais prête à passer ce coup de téléphone si je l’estimais nécessaire. Le rapport de forces était de mon côté. Par la suite, la thérapie a porté sur la jouissance de l’emprise sur l’autre, sur le corps de l’autre, la psychê de l’autre. Il se peut que dans ce cas, le clivage aie été, au moins partiellement levé, et donc aussi le programme pervers qui cheminait avec cet homme comme la cause à laquelle il avait donné sa foi . Peut-être. Pas certain. Sade s’était débrouillé pour passer une bonne partie de sa vie en prison – ce sont aux murs de ses successives prisons qu’il a été redevable de plutôt écrire qu’agir.

Arrivé en ce point, il est temps de faire remarquer que paradoxalement, je n’ai pas abordé la question du déni de la réalité dans la psychose, alors que c’est, phénoménologiquement au premier plan de la clinique,    une situation des plus courantes, reprise par la représentation sociale courante de la folie.   Lorsqu’un patient, tout en se servant du micro-onde pour faire réchauffer son café – il ne dénie pas la réalité dans ce qu’elle a d’opératoire –  dit qu’il est pressé de le boire, car il attend la visite de Bismarck, qui doit venir lui rendre les honneurs, lui-même étant   le kaiser,  on dira facilement qu’il dénie la réalité de sa situation qui est qu’ il attend le médecin, et s’appelle Michel J.  Se trouverait-il qu’il aie eu, juste avant sa naissance, un frère mort, que ses parents auraient appelé Frédéric –  comme deux des  princes Allemands sous lesquels Bismarck a été chancelier –  et qu’on aie pris la peine de parler suffisamment avec sa famille, et lui, pour que cette information vienne à jour,  au point de permettre de former l’hypothèse que ce patient à ce moment, exprimerait le vœu, via  son délire,  que le médecin « rende les honneurs » – reconnaisse – à travers lui, ce frère, Frédéric,  on se serait fait plaisir en trouvant quelque rationalité au drame se produisant dans ce patient – ce n’est pas pour autant  qu’on lui aurait rendu sa place, la sienne, dans l’existence.  Cet acte là requiert plus de médiations et de heureux hasards.  Notons juste pour le moment que ces formes pourtant patentes du déni, les formulations psychotiques de déni « non, je ne suis pas Michel J., mais le kaiser « ,   les néo-réalités que produisent la folie avérée,  n’entrent pas dans le champ du déni de réalité tel que nous essayons d’en dessiner les contours ici. Nous verrons plus tard pourquoi.

Pour expliciter cela, il va falloir passer par Freud. On l’oublie facilement, tant l’expression est entrée dans les usages, mais le concept « déni de réalité »  a été inventé par lui. C’est le terme Verleugnung qui a été traduit ainsi, en ballotage, en français, avec répudiation. Celui de Ichspaltung (clivage du moi) fait partie du même mouvement de la pensée Freudienne. Ce concept de Verleugnung est inséparable des constructions Freudiennes sur la castration et l’Œdipe,  que plus grand monde ne prend, aujourd’hui, à la lettre. Lacan disait que c’était un mythe, et prétendait avoir trouvé la vraie théorie qui serait la vérité de ce mythe, peu importe, ce n’est pas le lieu de discuter cela ici.

Voilà cette construction, pour ceux qui ne l’auraient pas en mémoire : pour Freud, la non-présence d’un pénis chez la mère était censée être un choc terrible pour l’enfant quand celui-ci en fait le constat. Freud crédite les garçons  de la croyance innée  que la mère a un pénis.  Ce choc a pour lui comme effet le « refoulement » (Verdrangung) de cette castration (donc de la mère), qui n’annule pas le constat qui en a été fait, mais en conserve la trace dans l’Inconscient. A partir des années 1923 jusqu’à 1938, il met en évidence, à partir de sa rencontre avec la question du fétichisme,  une autre conséquence possible de cette découverte – pour lui, à l’époque, tout cela est tout à fait réaliste, fondé sur l’observation, il n’a pas l’idée que ses théories sont des constructions, sauf à quelques moments, fugitifs, où il entr’aperçoit ce champ de profondeur, seul avec son texte qui avance, ce sont ces moments où il s’interroge sur la part de délire qu’il y a dans les théories et la part de théories qu’il y a dans le délire etc.  – dans la réalité sociale, cependant,  et non seul avec son texte, il a bien du mal à supporter que ses « élèves » n’adhèrent pas , comme un seul homme, à ses constructions – ceux à qui d’autres logiques s’imposent sont bien vite rejetés.

Cette autre conséquence , de la rencontre avec la castration de la mère, c’est la scission du moi en deux parties (Ichspaltung), une qui accepte la  » castration » et la refoule normalement, une autre qui la dénie (Verleugnung). La partie déniée se met alors au travail pour fabriquer un fétiche qui sera un tenant lieu du pénis absent de la mère, tenant lieu qui pour le fétichiste devient la condition de la satisfaction sexuelle, laquelle est mise en quelque sorte au service du culte de cet objet, le fétiche. C’est autre chose que d’halluciner. Il s’agit de créer – activement. C’est ce phénomène de création active d’une néo-réalité à laquelle un culte est rendu – chez le fétichiste un culte sexuel – qui constitue, pour Freud, le déni de la réalité. Non pas un concept purement descriptif, donc, mais une construction métapsychologique, dont la reprise dans le vocabulaire courant sous la forme atténuée dans laquelle elle circule gomme l’acuité. Si je vous dis, là, tout de suite, alors qu’il est 19h45 ,  qu’il est 19 heures , le langage courant pourrait dire – si toutefois j’ai l’air de croire un peu ce que je dis – que je dénie la réalité, parce que, peut-être, je préférerais qu’il soit 19 heures, et avoir encore du temps avant de conclure cet exposé. Mais ce ne serait, en tout état de cause, pas un déni de réalité au sens où Freud a inventé, avec la Verleugnung, ce concept.

Comment entendre, aujourd’hui, ces constructions Freudiennes ?  Objectivement, en tout cas, elles ne correspondent pas à l’observation directe des enfants, en tout cas la plupart du temps, même si, avec un effort, on peut supposer qu’elles étaient plus pertinentes à son époque.   Peut-être avec l’hypothèse qu’à travers elles, il explorait et approchait la question du rapport des femmes, des mères, au manque, ce qu’elles transmettaient inconsciemment de ce rapport à leurs enfants, la manière dont les enfants se débrouillent avec ce qu’elles transmettent.

En rencontrant  ce phénomène, qu’il a appelé Verleugnung,  il a abordé une rive  de la clinique dans laquelle se dessinent en creux d’autres figures de mères que celles qui ont en elles un rapport, vivable ou invivable, mais rapport quand même, au manque. Avoir un rapport vivable au manque, c’est traduire l’énergie qu’il recèle en création –  amoureuse, par exemple,  mais pas seulement, le rapport à l’autre sexe n’est pas la seule voie  créative humaine à travers laquelle il peut mettre en jeu sa division via l’amour.   Un rapport invivable, c’est en accuser réception, en soi, surtout sous forme de souffrance. Mais dans ces deux cas de figure, le rapport au manque est inscrit – et transmis, même si le premier cas est plus « heureux » que le deuxième

Le fait que la mère aie un rapport au manque, fait normalement piège pour ses rejetons.  Ceux-ci se sentent normalement appelés soit à réparer imaginairement ce manque, et produiront à cet effet des symptômes qui seront l’équivalents de sacrifices, soit à se mettre au service d’un fantasme qu’ils lui prêtent – ou qu’elle a vraiment – qui serait ce qui, pour elle, réparerait ce manque, qu’ils inscrivent à travers leurs choix de vie, ce à travers quoi ils prennent place dans la réalité.   Qu’ils répondent à cet appel en eux et en leur mère, comment ils y répondent,  dépend de beaucoup de choses, et notamment de la présence réelle dans les entours de leur enfance  d’un père qui les aide, ou pas, à s’en dégager, ou du moins à négocier avec  . Mais quoi qu’il en soit, notre réalité, celle qui est partageable, celle qui circule et dans laquelle on peut circuler en s’accrochant à la texture commune se constitue à partir du manque, et de sa circulation, tel qu’il est accepté et refusé par chacun, selon des voies à chaque fois singulières. C’est cela que Freud équivoquait, à travers sa construction – « réaliste », c’était un savant positiviste de son époque – sur le « constat » de la castration de la mère par l’enfant.

Dans ces années de 1923 à 1938, il semble qu’à travers ses patients, il rencontre autre chose. Certaines femmes sont en effet telles que leur enfant ne peut pas vouloir les « sauver » du manque. Ce sont des femmes à qui, pour quelque raison, il est absolument insupportable de ne pas être une idole sans manque, saturée d’être. Cette impossibilité peut prendre des formes paradoxales – infatuation extrême, ou au contraire dépressions insondables. L’enfant alors, se met au service du délire implicite de sa mère, dans une complicité secrète. De telles complicités ne sont pas seulement sans amour – l’amour, c’est le mouvement intime qui pousse à vouloir partager le manque de l’autre, à travers lequel on reconnait, sans le savoir, le sien – ce sont des dispositifs secrets mis en place contre l’amour. Ce sont des guerres insues contre l’amour.

Comment fonctionnent ces dispositifs ? en créant des chimères, pas forcément sexuelles. Elles peuvent être idéologiques, politiques. Elles mettront en place l’idole/l’idologie/l’idéologie pleine dont le rejet virulent par  la mère de toute entaille narcissique, son exigence granitique d’être un bloc d’entièreté , dessine la place en creux.

Un tel enfant n’a pas sa mère comme partenaire, ni même le fantasme par lequel elle se complèterait, et qu’il pourrait prendre en charge. Il n’a d’autres choix – à moins de recours tiers auquel accrocher quelque chose de son être – que la certitude délirante de sa mère qu’elle doit être une idole (peu importe qu’elle pense l’être ou pas). Cette exigence absolue, c’est cela qu’elle transmet à son enfant. S’il ne s’y dérobe pas, il deviendra  à son insu le desservant d’un culte privé d’où le sacrifice humain, réel ou symbolique, n’est jamais absent.

Le déni de réalité pervers porte sur l’amour Inconscient qui transmet la vie et qui crée,  à partir de la transmission et de la circulation du manque. C’est cette réalité là qui est déniée.

Du coup, cette invention Freudienne de la Verleugnung, qui peut à nos oreilles d’aujourd’hui sembler caduque, inacceptable, tant est peu crédible pour nous l’idée que les enfants mâles ne sauraient rien de la différence sexuelle, mais croiraient, comme le soutenait Freud, que tout être est muni d’un pénis, résonne tout autrement, au plus vif de la réalité clinique. Comme , peut-être, un rêve réussi qui transmet ce qu’il y a à transmettre à travers son échec à le faire.

Arrivée au terme de ce parcours, je peux maintenant expliquer pourquoi j’ai choisi de laisser hors champ de cet exposé le déni de réalité psychotique, alors que dans le champ de la psychopathologie, c’est quelque chose avec quoi on a constamment affaire.

La réalité sociale est faite des croyances collectivement partagées et partageables, donc quelqu’un qui dans un service psychiatrique, affirme être le Kaiser et attendre la visite de Bismarck d’un instant à l’autre est bien évidemment en rupture avec elle.

Mais la réalité spirituelle, à travers laquelle la présence au monde de chacun, un par un, est rendue possible, et transmet un fil d’Inconscient à travers le passage du manque et son travail dans la psychê, celle contre laquelle est produite la militance du déni pervers, les patients psychotiques ne la dénient pas.

Leur état vient de ce que, de quelque manière, c’est eux qui ont été déniés par elle. Un événement qui a fait trauma, les a expulsés hors du monde, et quand on est hors monde, on tombe en psychiatrie. Leurs symptômes, délires et autres absurdités sont une objection à l’effacement dont ils ont été spirituellement l’objet, à l’insu de tous. Un appel à ce que de l’Inconscient vienne les remettre au monde. L’inverse de l’auto-référence perverse qui dénie la réalité au sens du déni de réalité Freudien, dont nous avons, ici, développé le sens, tel qu’il vaut pour nous, aujourd’hui.

Je vous remercie pour votre attention

 

eva talineau

 

 

 

 

 

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Brèves d’actualité

RAIN

Vu hier soir, ce ballet à l’Opéra Garnier, grâce à un malentendu. Ce n’est pas moi qui avais pris les places, je croyais aller voir un ballet de Prejlocaj ! à l’arrivée, surprise, c’était d’une chorégraphe que je ne connaissais pas Anne Teresa de Keersmaeker. Le titre du ballet était bien « rain ». Le hasard, parfois, vous fait des cadeaux, ce ballet a été magnifique. La vie jaillissait et bondissait par tous les corps, si beaux, si réels, toujours en mouvement, avec force et grâce. Les tableaux que composent ces 10 danseurs, 7 toutes jeunes femmes, 3 jeunes hommes – disposition rendant la simple symétrie impossible, c’est autrement qu’il fallait créer – se décomposent  en trajectoires jubilatoires où toute la scène est habitée, les danseurs se mélangent, mais à peine a-t-on cru voir une trame que d’autres se détachent, une autre se dessine en même temps, on sent qu’il y a une rigueur, des calculs animant ces mouvements, sans avoir jamais le temps d’y repérer une régularité qui ferait loi – cela alors même que la présence de la  rigueur de lois,  accompagnant la grâce, est, d’un bout à l’autre, évidente.

La musique, moderne, est hypnotique, un tempo répétitif est servi par des pianos, xylophones, voies humaines utilisées comme si c’étaient des instruments.

Le programme que je n’ai consulté qu’après – lorsque c’est un spectacle de danse, je préfère ne rien « savoir » à l’avance – m’explique que les déplacements des danseurs suivaient les principes de la suite mathématique de Fibonacci, dessinant une topographie faite de superpositions de rectangles dans lesquelles s’inscrivent des spirales, et qui foisonnent de lignes droites, de diagonales, d’autres spirales encore. Sans savoir cela, on sent bien que ces mouvements si précis, et en même temps jamais saccadés ni détachés les uns des autres – jamais vu une danse aussi liée servie par ces corps déliés – ne sont pas une sorte de chaos, mais au contraire la résultante d’une rigueur de pensée et d’action qui aurait comme caractéristique de n’avancer jamais que mélangée à d’autres logiques qui l’enrichissent et la complexifient. Je ne sais pas si on peut dire de séquences dansées qu’elles sont « polyphoniques » ? pas d’autre terme me vient à l’esprit.

Le pas de base de « rain » est la marche rapide, voire la course, des danseurs. Mais même ces actions simples, « marcher », « courir » , ne sont jamais simples : jamais une ligne de ces jeunes gens ne tient plus que quelques secondes avant d’être traversée par une autre ligne occupant l’espace autrement, et d’ailleurs même dans les séquences où on croit qu’ils sont alignés, cet alignement est sans arrêt remanié par le fait qu’un, ou deux, ou trois danseurs s’en détachent et y reprennent place autrement, en même temps que la séquence de mouvements continue. La manière dont tout cela se coordonne alors qu’il n’y a pas un instant d’immobilité ou d’arrêt, ni même d’hésitation tient du prodige ! le mouvement est tellement prenant que lorsque l’idée vient au spectateur de compter « mais combien sont-ils, sur scène ? », il lui faut un certain temps, et s’y reprendre à plusieurs fois pour être sûr de son fait !

Les séquences dansées par deux, trois, quatre, oscillent entre un chaos ordonné et des instants d’unisson destructurés – mais les couleurs aussi « dansent », dans ce spectacle. D’aborde couleur beige-chair dominante, puis au fur et à mesure que les mouvements s’accélèrent et les corps se réchauffent, entrent dans des séquences de plus en plus vivantes,  vibrantes, les vêtements deviennent roses, fuschias, parfois une robe, ou un haut, ou une jupe, ou un jupon juste entrevu, un pantalon ou un tee-shirt, aussi bien. Vers la fin du spectacle, on retourne au beige, et apparait même du blanc, sur le pantalon d’un des jeunes hommes, la robe d’une des jeunes femmes, sur fond argenté.

La musique s’appelle « rain » – pluie – et en effet, à certains moments, il ne faut pas tant d’imagination pour voir tous ces corps en mouvements, si beaux dans leurs mouvements, comme autant de gouttes d’eau agitées par des forces qui les dépassent, les traversent, les font se rejoindre, se disjoindre, leur impriment un ordre , des ordres, qui rayonnent de force, de fierté, de souveraineté paisible. Ne manque même pas l’appel de la chair, qui tourne au  milieu de toute le reste. A travers l’éveil  de ces roses et fuschias, vifs, vers le milieu du spectacle, mais aussi via la forme du corps de ces jeunes filles, le choix qui a été fait par la chorégraphe de les présenter nues sous leurs robes, pieds   nus aussi, non pas harnachées comme le sont parfois les danseuses pour assurer la pureté de lignes où rien ne bouge – abstraction du corps devenu épure au service de l’art – mais au contraire non contraintes, seins et hanches bougeant aussi librement. Du coup, un érotisme discret, participe au charme du ballet – les danseuses ne sont pas « asexuées », ni des « icônes sexuel , elles sont  présentes, sur ce mode ténu et fier, dans leur chair.

Conclusion : ce spectacle  est à couper le souffle. Les danseurs de l’Opéra Garnier, qui  sont de magnifiques professionnels le soutiennent sans un instant d’absence, visages souriants et exprimant la joie,  pendant 70/75mn. Les musiciens dans la fosse d’orchestre , au nombre de 18, servent avec bonheur l’œuvre de Steve Reich (compositeur contemporain que je ne connaissais pas jusqu’à hier). Là aussi, d’ailleurs, ça bouge, ça change de places. Les rythmes implacables  des pianos,  des xylophones – au nombre de deux – des percussions ne sont pas toujours  servis par les mêmes exécutants. La  respiration humaine y introduit des contre-rythmes, via les voix, les instruments à vent. Ainsi, la musique est-elle déjà porteuse de cette dissension interne, portée par des lois, que les danseurs « interprètent » sur scène, grâce à la chorégraphie de Anne Teresa de Keersmaker. La beauté de ce spectacle vaut vraiment qu’on se trouve dans la situation – pour  moi imprévue – de le rencontrer..

eva talineau

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TROUVER PLACE

 

trouver place, se déplacer, la lutte des places.

 

Une place, tout corps  plongé dans la vie en a une – même si c’est celle d’avoir à frapper à la porte de l’existence sans y entrer, pour prouver à ceux qui sont en place combien la leur est bonne. Se déplacer, en revanche, suppose qu’autre chose aie eu lieu – une expérience. L’expérience originelle, qui permet d’aller quelque part, et d’en affronter le vide et l’inconnu sans s’effondrer, l’annuler en le pré-supposant connu, ou s’agripper trop longtemps à des symptômes/béquilles, c’est celle d’avoir déplacé l’autre, un autre, n’importe quel autre. D’avoir frayé un passage dans la psychê d’un autre être , tel que celui-ci ne soit pas sorti intact – intactus, c’est intouché – de vous avoir rencontré. Frayer un passage, ce n’est pas impressionner, laisser des images – des images de soi, on en sème un peu partout, parfois incroyablement farfelues, voire délirantes, et c’est une épreuve, parfois, d’y être confronté par hasard ! on n’en sort pas intact, justement, mais impressionné, parfois par l’ampleur du malentendu…..frayer, c’est autre chose, c’est inscrire, et même inscrire doublement, en soi, et en l’autre. On n’inscrit pas tout seul, mais sur la peau de l’autre, en même temps que sur la sienne, non pas des images, mais des germes d’imaginaire, ombilics de rêves et d’actes à venir.

Avoir une place dans l’existence, c’est renconter les autres de manière inscriptive. Lorsque ça a lieu, on se sent vivant, on compte pour les autres, les autres comptent pour soi. Lorsque ces inscriptions s’entrecroisent,  se rencontrent, c’est une grâce.  Cela ne veut pas dire que c’est  simple, ou idéal. La vie n’est pas un jardin de roses, comme dit l’autre, ce qui n’exclut pas qu’il y aie des roses, parfois, épines comprises. Trouver place, c’est donc être en capacité de déplacer les autres et d’être déplacés par eux. On croit parfois qu’on se déplace jusqu’à trouver la bonne place, ou alors qu’on est soit dans l’occupation de l’emplacement (fixe), soit dans le déplacement (mobile, de nos jours c’est très recommandé). En fait pas du tout. On ne trouve une place que si on l’inscrit, et on ne peut pas l’inscrire seul, sans une surface sensible et à peu près consentante. Sinon, il y a le viol, qui n’est peut-être pas le plus vif de la rencontre humaine.

Le monde des humains, n’est pas composé de trous où chacun aurait, ou pas, une place attitrée – à la rigueur, la tombe pourrait être une telle place, même si la mode est plutôt à l’incinération – ou se déplacerait de trou à trou, par sauts d’une case à l’autre – le symbolique n’est pas une combinatoire de places dont la logique commanderait nos destins, de surplomb – la transmission, ce n’est pas transmettre à un corps qu’il a une place, dans la filiation par exemple, même si c’est tant mieux si ça se fait, ça donne des repères, comme on dit – c’est , avant tout, transmettre l’expérience qu’on est prêt à la créer, avec lui, cette place – c’est cette expérience de co-création de l’emplacement, qui est fondatrice, dans une vie humaine. Le reste est  aliénation, d’ailleurs nécessaire au frayage d’un travail de la limite.  Un monde sans aliénation serait fou, et aucun déplacement  n’y serait possible, pas plus qu’un avion ne pourrait voler dans le vide, sans la résistance de l’air ! ce n’est pas par hasard que l’utopie d’un travail  qui ne serait plus aliéné a donné lieu à l’une des pires aliénations du 20ème siècle (le communisme). La fascination, au sein de la  culture occidentale pour l’initiation , les rituels qui font passer d’une place à l’autre dans les cultures autres , témoignent d’une difficulté à penser l’existence comme en train de s’inscrire, individuellement et collectivement. On fantasme un lien social qui se donnerait d’évidence, et où il suffirait de prendre place de la manière prescrite.

La lutte des places, donc – concept inventé il y a plusieurs décennies par Daniel Sibony pour faire pendant à l’idée de « lutte des classes », et qu’il pense être un des déterminants de la société contemporaine – n’a donc pas, en dépit de l’imaginaire de rivalité fraternelle que cette idée porte avec elle, on se battrait pour des places, des trous, comme on suppose que nos ancêtres le faisaient pour des morceaux de mammouths – qui est bien une réalité sociale, hélas, n’est peut-être pas une nécessité intrinsèque,  de toujours  inscrite dans la psychê. Une nécessité politique , alors, vu que l’histoire humaine est faite d’affrontements et d’alliances dont les sujets sont les individus en tant que non divisés, les individus en tant que gestionnaires de leurs vies, où les besoins  font loi ? C’est à voir. En tout cas, ceux  dont  les besoins élémentaires sont à peu près satisfaits ,   et qui sont prêts à tuer pour occuper une place –  tuer symboliquement plutôt que réellement, de nos jours, dans la vie politique et économique –  c’est que, paradoxalement, cette place, ils ne l’ont pas trouvée, pas inventée, elle est restée inerte, donc ils ne l’ont justement pas, la place qu’ils pensent avoir trouvée et qu’ils ont tellement peur de perdre. Disons plutôt que c’est en tant qu’ils ne l’ont pas qu’ils ont peur de la perdre.  La trouver comme place, y trouver place supposerait de pouvoir  prendre le risque de la perdre, cette place,  en tant qu’objet d’une jouissance imaginaire .  Comme ces liens de couple inertes, qui ne prennent vie, laissant apparaitre le noyau d’amour qu’ils recèlent, que lorsque l’un des deux prend le risque de casser ce qui le fait tenir comme pur placement de libido, capital identificatoire, ou assurance tout risques.

Trouver place, ce n’est pas être nommé à une place – quand bien même c’est un préalable dans la plupart des secteurs du champ social , il faut un mot de passe pour oeuvrer , encore est-il conseillé de ne pas passer sa vie à oeuvrer pour quêter des mots de passe. – C’est inscrire, pas tant son nom ou son image, en se faisant homme sandwich de soi-même – entreprise qui laisse à qui s’y emploie un arrière goût de cendre – que quelque chose par où on se compte. Cela suppose d’oser le faire, cela suppose aussi que le support d’inscription y soit consentant. C’est bien loin d’être le cas, par les temps qui courent. Peut-être d’ailleurs qu’il en a toujours été ainsi , ce pourquoi les inscriptions singulières ont dû, si souvent, s’habiller en robes de « vérités », par lesquelles des foules avides d’idées fortes, ont aimé être violées. Il n’y a pas de véritable inscription sans double inscription. Pas d’un sans autre.

Est-ce à dire qu’un des signes qu’on a trouvé place, dans l’existence, c’est qu’on n’a pas peur qu’on vous la prenne ? pas forcément. Ne pas connaitre cette peur, cela peut aussi dénoter une sorte de narcissisme par où on s’isole, psychiquement de la réalité, comme un enfant qui ferme les yeux, pensant, par là, éloigner le danger.  Car ceux qui n’ont jamais trouvé place, faute de cette expérience  fondatrice où on a déplacé quelqu’un d’autre,   altéré à lui-même, n’en occupent pas moins toutes sortes de places, et veillent à n’être pas dérangés dans la jouissance des lieux où ils sont enlisés. De même, l’absence de jalousie et de possessivité dans un couple est à la fois une manière de reconnaitre l’altérité de l’autre (aimer l’autre, c’est le laisser libre, c’est bien connu), et une manière de récupérer la mise par derrière – aimer l’autre au point d’aimer son désir d’une autre femme, ou d’un autre homme, c’est l’aimer en tant qu’on serait cet autre, soi-même, donc c’est assimiler cette altérité de l’autre à soi. On voit que la question de la place – sociale, amoureuse…n’est pas simple.

Un roman populaire d’une femme écrivain, Annie Ernaux, qui s’appelait « la place », avait eu, il y a quelques décennies, beaucoup d’impact. Il racontait la difficulté d’une jeune femme d’un milieu populaire (cafetiers), à trouver sa place dans le milieu bourgeois auquel par ses études et son mariage, elle avait accédé. Elle parlait de son déchirement, entre l’amour qu’elle portait aux gens simples dont elle était issue, et qui était fiers de son parcours qui pourtant la rendait étrangère à leur monde, et les nouveaux codes sociaux auxquels elle devait se conformer pour être acceptée dans son nouveau milieu. Elle disait n’avoir de place nulle part. Ce petit roman, peu inventif par l’écriture, avait eu un succès fou – signe que cette question de l’entre-deux places faisait signe à beaucoup. On en avait fait, à l’époque, un emblème, du malaise de cette jeune femme, de la difficulté de naviguer entre plusieurs « identités ». Pourtant, ce qui ressort de sa lecture, c’est un tout autre malaise : celui de quelqu’un qui cherche, en vivant, une identité. De fait, elle a continué, après ce livre, à en écrire d’autres – tous de la même veine, où un moi cherche à se fixer dans du texte. Le plus récent offre au lecteur …de se regarder lui-même dans son quotidien, les courses au super-marché d’Auchan à Cergy. Il a d’ailleurs du succès, pourquoi pas ? le lecteur s’y reconnait, tout comme il avait reconnu , aussi, dans ce premier livre, le désir de l’auteur de se reconnaitre enfin quelque part.

 

eva talineau

 

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l’absence

(pour la revue « écrit-vains »)

 

thème proposé : que faire pendant l’absence ?

Il faut déjà avoir une certaine présence à soi-même, un consentement à l’appel qu’on est, en deça et au-delà des identifications dont on est porteurs, pour pouvoir poser, supposer, l’éloignement d’un autre, dans le temps, dans  l’espace – comme  » absence ». Cela n’est pas donné à tout le monde, bien des êtres ne sont pas en état de continuer à faire exister en eux-mêmes, pour eux-mêmes, l’autre qui n’est pas là – ils n’ont pas accès à la supposition inconsciente que des parties d’eux-mêmes continuent « quelque part » à exister pour cet autre, dans un coin de sa psychê en leur absence, qu’il le sache ou pas – du coup, symétriquement, cet autre n’existe pas pour eux quand il n’est pas là – n’existe qu’un gouffre, un trou abyssal qui aspire toute image vive. La joie de la présence n’a pas fait trace, ils n’ont pas vécu l’expérience d’émouvoir l’autre, émouvoir au sens de déplacer, de le rendre autre, quand bien même ils auraient été « investis » comme « objets », pour un temps, ce qui les a sauvés du non-être. Daniel Sibony utilise à propos de ce type d’investissement maternel le terme d' »emboutissage phallique » – les enfants de telles « portées » se remplaçant l’un l’autre, valant l’un pour l’autre..

Pour des êtres non rencontrés , pas forcément en état de  » collapsus de la transcendance », comme dit Oury à propos des schizophrènes, mais vivant par à coups dans une espèce d’hébétude, sans confiance dans la possibilité de compter pour l’autre, de se compter comme autre, la non-présence est un ravage – qui les percute de plein fouet, ou est à peu près colmaté, par son déni, via des objets.. non objectaux (sans altérité)…. des conduites anti-dépressives, des « blancs » de la pensée….le champ de la psychopathologie est large…et inclut des conduites tout à fait « normales » et « raisonnables », et socialement bien vues où on tue le temps par des « occupations » vides ..qui peuvent, heureusement, finir par être appréciées et faire sens pour elles-mêmes, et conduire quelque part, tant la psychê humaine a des ressources pour recréer de l’altérité à partir de n’importe quel bribe d’être.. ! Bon nombre des « faire » qui apparaissent dans une telle condition ( conduites addictives, pulsionnelles ou mondaines, accumulations de liens où il ne doit rien se passer..), visent à annuler non pas l’absence de l’autre, d’un autre aimé, mais le fait que toute absence est un trou, qui renvoie au trou que ces personnes se sentent être, inconsciemment…pour cet autre. Non lieu. Diversement aménagé .. Supporter l’absence d’un autre, le fait qu’il puisse vous « manquer » (dans tous les sens du terme !) – supporter l’existence de cet autre, qui n’est pas un prolongement de soi – sans désinvestir le lien sous prétexte qu’il n’est pas total , ne résume pas l’autre et ne vous résume pas non plus – vivre avec ce quantum d’ absence, dans une certaine joie et confiance, suppose qu’on aie métabolisé que sa propre présence fait sens pour cet autre , peut-être même pour les autres, en général, qu’on aie consenti à parier sur la possibilité de liens à la fois discontinus, et qui durent. Cette possibilité, on ne peut pas se la donner à soi-même, on ne peut que la recevoir d’un autre, qui vous la transmet, pour partie inconsciemment, dans la mesure où on y est consentant.

« Que faire pendant l’absence » est donc une question qui suppose déjà un pré-acquis, un accord, sur pas mal de points, qui justement ne vont pas de soi.

Par delà ce qu’il en est apparu à Freud du temps de son observation du « fort-da », sempiternellement commentée et recommentée par des générations d’analystes comme moment-clé de la « symbolisation » de l’absence, on ne symbolise justement pas seul, même si la possibilité d’être seul sans perdre le soutien qu’offre la confiance qu’il existe, hors de sa propre vue, des images – partielles – de soi dans l’autre, dans les autres, images qui continuent à vivre, à suivre leur cours pendant le temps où cet autre, ces autres, sont occupés par ailleurs, et que soi on est occupé aussi ailleurs – est en effet quelque chose qui doit se symboliser pour chaque couple mère-enfant (mère ou tenant-lieu, peu importe) à travers les événements, et le temps, de leur rencontre. Dans le moment saisi par Freud, un petit joue avec une bobine à reproduire, sur la scène de son jeu, sa propre disparition et apparition pour la mère – il est la bobine avec laquelle elle joue, elle le prend, elle le jette – et elle est aussi la bobine avec laquelle il joue – il la prend, il la jette. Apparemment, Freud surprend le petit à un moment où il est plus content de jeter que de voir réapparaitre, et il fait de ce constat un des éléments avec lesquels il argumente l’existence de « la pulsion de mort », que Lacan par la suite met en continuité avec sa pensée du « symbolique » qui en donnerait la vérité, selon lui . Il n’est pas inintéressant de tempérer de telles constructions et envolées conceptuelles, en faisant remarquer que ce moment, pointé par Freud, n’est qu’un morceau du jeu , plus large, qu’il y a entre cet enfant et sa mère , dont le champ reste à cette époque pour Freud – occupé ailleurs – inaperçu, donc impensé – rencontre où chacun laisse des traces dans l’autre, se sépare de ces traces – bien obligé, on ne vit pas collés – puis les retrouve, non pas par un jeu volontariste dont l’un ou l’autre serait le maître, ou qui serait dirigé par quelque deus  ex-machina implacable pour lequel le petit et sa mère seraient des marionnettes (conception folle de l’Oedipe, et de l' »ordre symbolique », dans une version complètement machinique, qui se rencontre encore parfois) , mais par le mouvement de la vie, et les traces mouvementées, Inconscientes et parfois conscientes, qui s’en-suivent dans nos psychês – on peut appeler cela, aussi bien, le réel de la vie, tuchè, et non automaton – mouvement où alternent saisissement, ressaisi ou non, et désaisissement, auquel, pour les deux, le petit, la mère, il est question de consentir…sans justement se prendre pour quelque bobine, ni pour quelqu’un qui, sadiquement, prendrait les autres pour des bobines, ou soi-même pour une bobine à lancer à leur tête !

Mais reprenons autrement . Dans le premier tome de son autobiographie, « mémoires d’une jeune fille rangée » Simone de Beauvoir raconte qu’une année, vers ses 13 ans à peu près, elle a passé un été sans avoir goût à rien. Tout lui pesait. Ses parents, sa soeur, les autres, les jeux, les livres, le monde était terne. Elle était triste, abattue, se trainait, ne savait pas pourquoi. Puis la rentrée scolaire a eu lieu, et dans la cour de l’Ecole qu’elles fréquentaient toutes deux, elle a soudain aperçu la silhouette de son amie, G….En un instant, le vide morose de cet été interminable s’est envolé, une joie aigue s’est saisie d’elle, elle était de nouveau vivante, réelle, le monde retrouvait ses couleurs…. Ce n’est que bien des années après qu’elle s’est dit, qu’elle nous a dit, à nous lecteurs : »c’était de l’amour », « je l’aimais », « elle me manquait »,  » j’avais tant souffert de son absence  » – l’enfant, pré-adolescente qu’elle était alors n’avait pas de tels mots à sa disposition. Les eût-elle rencontrés dans quelques uns des « classiques » qu’on lui faisait lire – « Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée, vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée…… » , – eût-elle songé qu’Ariane était sa soeur, de l’absence de G. – qui ne partageait pas l’intensité de tels sentiments, ne les aurait pas même « compris » , l’amour étant pour elle, du côté d’un cousin à qui elle s’était promise – elle aurait peut-être pu faire autre chose que se trainer, cet été là,  » comme une âme en peine » – elle aurait pu, peut-être, écrire, chercher des mots pour dire l’absence, et l’amour , et le manque, et la joie que ce manque soit celui d’un être qu’elle aimait, l’envers de sa présence – d’autres choses.., et peut-être, cela aurait ancré autrement le « travail d’écriture », un peu désincarné, auquel elle a consacré sa vie, comme à un devoir, non dépourvu de jouissance, avec des résultats parfois intéressants, mais il faut bien l’avouer, peu inspiré.

Autre cas : au début de l' »homme sans qualités », Musil raconte comment pour Ulrich s’est ouvert, ce qu’il appelle « l’Autre Etat ». L’Autre Etat est ce dans quoi s’ancre la recherche à laquelle l’auteur a consacré sa vie, recherche où il s’est littéralement consumé , d’atteindre la Chose même à travers l’exactitude des mots qui la disent, d’atteindre à un état où les mots sont chair, les pensées toujours à l’état naissant , éternisant le printemps où elles prennent vie , où ce qui importe est le mouvement de les instituer, de leur faire prendre corps, et non quelque résultat qui serait décisif, et comme tel communicable, une fois que les braises qui leur ont donné naissance se seraient éteintes. Musil ne visait pas la transmission d’une pensée qui ferait son chemin dans le monde – il cherchait à saisir l’infini au bout de ses mots, et ça marchait parfois, mais celui-ci lui échappait au fur et à mesure qu’il en saisissait un fragment, et il fallait alors recommencer, de fragment en fragment parmi lesquels il avait bien du mal à « choisir ». Son éditeur devait lui arracher ses textes, alors que sans fortune personnelle, il n’avait pour vivre que sa plume. L’Autre Etat, pour lui, c’était la brûlure du feu de l’Etre, non pas juste rencontrée dans le courant de l’existence, comme des secousses d’Inconscient, telles qu’on en reçoit tous dans des moments où nos vies se « réinitialisent », mais recherchée pour elle-même – à travers l’écriture, qui pour lui n’était légitime que de se tenir sur ce fil, lumineux. Comment ce chemin commence-t-il, donc, pour Ulrich ? par une passion amoureuse, et réciproque, à la fois charnelle et spirituelle, avec la femme du Colonel de son régiment – un « coup de foudre », voulu par aucun des deux, ni recherché ni attendu – la grâce pure, donc – qui les saisit ensemble, les laissant émerveillés, tout étonnés que les gestes de l’amour qui les lance l’un vers l’autre, et les soulève ensemble, soient les mêmes gestes charnels qu’ils avaient déjà connus avec d’autres …Cette liaison dure un moment, puis Ulrich est muté ailleurs, sans faire spécialement d’efforts pour éviter cette mutation alors que cela aurait été possible, et depuis cet ailleurs, il écrit des lettres, d’innombrables lettres à cette femme, tous les jours, plusieurs fois par jour, il dit son amour, il dit l’absence, il dit…au début, il lui envoie toutes les lettres, puis il en envoie quelques unes, puis il ne les envoie plus, puis il écrit…et ce ne sont plus des lettres. La femme pour laquelle il les écrivait est oubliée, et porté par cet oubli, se construit un rapport au monde qui est d’étonnement pur, épuré des banalités, semblants et clichés sur lesquels s’appuie l’existence ordinaire , qui masquent combien elle est imprévisible et mouvementée, et singulière pour chacun, un rapport au monde ancré non pas dans le consensus avec d’autres réels ou fantasmés, mais dans une fonction d’échappement que les autres ont aussi, mais dont ils acceptent de n’être traversés que de temps en temps, alors que Musil lui refusait la « bêtise » ordinaire où on se repose , et ce sera la création de ce chef d’oeuvre inégalé de la singularité , dont l’écriture s’étale sur plusieurs décennies, « l’homme sans qualités ».

Reprenons – la question « que faire pendant l’absence » suppose que d’abord on aie examiné cette autre question, qui lui est implicite : « à quelles conditions l’absence porte-t-elle un potentiel de vie et de création, à quelles conditions n’est-elle pas un pur ravage qui conduit à saborder son existence, réelle ou symbolique ? » . La tradition psychanalytique a l’habitude – mais justement, il n’est pas mauvais parfois de requestionner quelques unes de ces choses qu’on répète « par habitude » – de répondre « lorsque l’absence est symbolisée ». Ce point de vue, qui suppose une logique binaire – oui/non – mérite d’être remis au travail. C’est d’avoir été conviés à danser, tango, paso doble, ou rock acrobatique, à danser avec un/une partenaire qui aime ça, et pas laissés tout seuls à gigoter sur une piste, qui rend l’absence vivable pour ceux qui ont eu la chance que cette dynamique leur aie été transmise, et ont été consentants à cette transmission (il peut y en avoir qui font tapisserie exprès). Il a montré ses limites dans la clinique, via les stériles ratiocinations sur « la structure ». Il n’éclaire pas non plus la manière dont un créateur comme Musil s’appuie sur la rencontre de l’amour comme pur don d’origine – qu’il quitte (l’histoire ne dit rien de la manière dont la femme du Colonel s’est débrouillée d’être, peu à peu, effacée comme corps vivant de leur rencontre…) – ne gardant de cette grâce que la passion d’écrire le monde à partir de ce qui lui a été, là, donné, et dont il a choisi de s’éloigner, pour n’en garder qu’une épure, sans la chair, fantasme, qui a été fécond, que ses mots aient une réalité plus charnelle que la chair de la femme aimée.

. Dans la tradition juive, on pose que YHVH après avoir créé le monde, et fait don de la Loi , s’est retiré/rétracté – cela s’appelle le »tsimtsoum » – pour laisser place aux hommes, et à la réalité du monde comme extériorité. Un witz raconte que des rabbins étant en pleine discussion, animée, sur la Torah, un d’entre eux dit « si j’ai raison, que YHVH fasse tomber ce rocher » – le rocher tombe – ce sur quoi tous les rabbins présents – y compris celui qui avait demandé le miracle – s’indignent : la Loi a été donnée, et avec elle, l’absence de Dieu, qui en donnerait le dernier mot – pour pouvoir fonctionner comme loi symbolique, avec fécondité, garder sa puissance inscriptive, il est nécessaire qu’aucun dernier mot ne vienne l' »achever ». Jolie histoire, très « lacanienne », d’ailleurs – notion lacanienne, des années 60, du Phallus comme signifiant garantissant  l’incomplétude, assurance qu’aucun mot ne viendra combler le zéro permettant à la chaîne signifiante de fonctionner comme telle. Nonobstant son charme, elle n’a pourtant pas à être transposée induement, par exemple en faisant du retrait le signe – alors fétichisé – du trait.

Le champ de l’originaire n’est pas celui de la Loi, dont la « loi » est d’être interprétée et réinterprétée sans cesse – pas de dernier mot – ce qui ne veut pas dire qu’il n’aie « rien à voir » avec la Loi. Ce n’est pas non plus – sauf accident fâcheux – un champ clos de luttes narcissiques où chacun voudrait prendre l’autre comme objet de sa jouissance dans une espèce de fantasmagorie sadienne où la loi (celle du plus fort) serait celle de la prédation de l’un par l’autre, en attente qu’un tiers, depuis quelque transcendance, vienne apporter, une autre loi , pacifiante. Le fait qu’il soit une dynamique et une fonction induit qu’il porte en lui-même de quoi faire loi. L’absence est un moment d’une relation, qui l’ouvre vers l’inconnu, ce n’est pas un effet d’une loi extérieure qui prescrirait le manque. Elle est vivable lorsqu’elle ne prend pas valeur de retrait de l’amour de l’autre , lorsque cet autre est celui qui permet que s’établissent les fondements minimaux du sentiment de soi, ou leur remise en jeu au cours de la vie. « Que faire pendant l’absence » ? est une question dont la réponse dépend du mouvement qui vous a porté, déjà auparavant, vers ce moment de votre vie, où quelqu’un que vous aimez, est absent, des traces qui sont déjà inscrites, du travail de l’amour en vous. Mais elle dépend aussi de cet autre, qui est absent, de ce qui est en train de s’inscrire dans cette relation là et pas une autre. L’Absence, en tant que telle, n’existe pas.

eva talineau

 

 

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à propos du dernier livre de M. Safouan : « la psychanalyse, science, thérapie et cause »

NOTE DE LECTURE. , paru dans la revue « psychologie clinique »

la psychanalyse, science, thérapie et cause par Mustapha Safouan

La psychanalyse, comme science, comme thérapie, comme cause… un quatrième terme, n’a pas été invité dans le titre, mais y voyage comme passager clandestin : la psychanalyse comme PASSION.

Ce livre se déploie en trois temps :

– Saga freudienne, à travers le récit de son institutionalisation voulue par Freud pour pérenniser son oeuvre, et chèrement payée, tout particulièrement par ses deux compagnons de route les plus proches, les plus intelligents, les plus engagés dans l’aventure psychanalytique, les plus créatifs, aussi, Tausk et Ferenczi . – exposé des apports lacaniens à la psychanalyse tels qu’ils ont été déterminants, de l’avis de l’auteur – – puis saga lacanienne (l’institution encore…), depuis les scissions de la SPP jusqu’ à la dissolution de l’EFP où de nouveau, les élèves et successeurs ont  » payé  » le prix de la déception de Lacan de ne pas pouvoir transformer en savoir (savoir explicite sur la transmission, qu’il aurait alors eue « clé en mains » ) – la transmission qui s’opérait en acte au cours d’une psychanalyse, spécialement didactique (ce qu’il a appelé l’échec de la passe) , et sa décision concommitante de privilégier à toute autre considération le passage à la postérité de ses séminaires par les soins de Jacques Alain Miller choisi comme son successeur et exécuteur testamentaire – tel est le mouvement en trois temps qui anime ce livre de Mustapha Safouan.

Histoires de « transferts », a-t-il été dit – en tout cas histoires de rencontres, de symptômes, d’entre-chocs narcissiques, de prédations parfois inconscientes (la première partie), parfois conscientes et cyniques (la troisième partie). Freud, qui dans son souci de postérité et sa difficulté de supporter une « filiation » qui ne soit pas à l’identique, et était prompt à supposer que ses élèves voulaient « le tuer comme père » dès lors que ceux-ci se risquaient à explorer d’autres voies que les siennes , ne voulait pas voir les manoeuvres politiciennes pourtant évidentes de Jones et de quelques autres, pressés de toucher les dividendes de la nouvelle Science qu’ils défendaient contre les déviances de la cause. Sa capacité de méconnaissance , qu’on touche du doigt dans ce livre , confine à la « mauvaise foi » Sartrienne . A propos de l’aventure lacanienne, surtout dans ses dernières années, l’auteur, qui les a traversées – heureusement pour lui un peu distraitement , protégé par sa capacité de privilégier ce qui était, pour lui à l’époque, l’essentiel et pour cela de  » refouler », le reste , prouvant au passage que le refoulement est au service du moi, et qu’on peut « refouler » le politique aussi bien que le sexuel – ne recule pas à parler, dans l’après-coup, de « procédés staliniens ».

Histoires de « transferts », donc, racontés dans le détail et leurs articulations, avec une remarquable capacité de l’auteur de ne s’identifier à aucun des protagonistes, tout en comprenant les contraintes internes et externes dans lesquelles ils étaient pris – histoires aussi d’aventures de pensée (inventions « doctrinales », fresques théoriques) . Cette intrication des deux est-elle inévitable ? c’est une des questions que ce livre a le mérite d’ouvrir. Le travail de la vérité, en quelqu’un, tout particulièrement si ce quelqu’un est analyste, et engagé dans la rencontre avec les forces inconscientes d’autres qui viennent demander, à travers lui, qu’elles se ré-écrivent autrement, cela traverse, prend au corps, pousse à prendre position, de manière non-quelquonque, à partir de cette prise en-corps dans le mouvement des pensées qui font exister, pour le tiers social, la psychanalyse. C’est autre chose que d’inscrire des « petites différences » au sein d’un corpus de savoir cumulatif, . Comment se sont entre-choqués chez Tausk et Ferenczi , cette nécessité d’inscrire , de symboliser en acte , issue de la pression d’un originaire qui pousse à traduire et inventer autrement à partir de ce qui a percuté du réel, avec la fidélité à un « enseignement » et à celui qui a inventé le champ de cet enseignement? c’est cet espace, passionnant, qu’explore ce livre.

Parmi les élèves de Freud, seul Binswanger – peut-être parcequ’il n’était pas tout à fait un élève, et peut-être parcequ’il avait un rapport « allégé » à la psychanalyse – a réussi à préserver l’amitié qui le liait à Freud, alors même qu’il s’est mis à écrire, dire , faire, plutôt autre chose que lui, qu’il appelait « psychanalyse existentielle » .(il y a encore aujourd’hui des thérapeutes qui se réclament de ce courant, lié à la phénoménologie). Ni Tausk ni Ferenczi n’ont eu cette chance, et le livre de Mustafa Safouan ne tient pas pour impossible que le déchirement de l’ âme, qui en a résulté pour l’un et l’autre n’aie pas été étranger à leur mort.

Pour Tausk comme pour Ferenczi, Freud – qui de son côté ne voulait pas le savoir, ce qui était une manière de jouir de leur transfert sans que cela engage sa responsabilité dans la parole qu’il leur renvoyait en retour – était devenu le lieu de leur vérité. Tous deux étaient des êtres de passion – peu enclins aux calculs et marchandages du « donnant/donnant ». Dans la troisième partie du livre, qui relate les luttes de pouvoir au sein de l’Ecole Freudienne de Paris, on voit combien Lacan a porté à l’incandescence ce type de transfert absolu tout en faisant mine de le déplorer. « Le manque me manque », a-t-il conclu au colloque de 1976 de Strasbourg où ses élèves, les uns après les autres lui offraient des variations destinées à avérer la justesse de ses propres constructions – et il disait en être « angoissé ». Cette angoisse allait elle de soi ? Il aurait pu, après tout, reconnaitre ces « interventions » comme des dons à lui adressés , pas forcément tous destinés à l’étouffer – même si parfois…- et en tout cas comme productions le renvoyant à l’épreuve de supporter que son oeuvre soit partagée, aie des effets de retour…divers, y compris, déjà à l’époque de pur mimétisme sans compréhension (charabia). Mustapha Safouan, à ce sujet émet l’hypothèse, très censée, que Lacan, peut-être, « manquait de manque …parcequ’il ne supportait pas le manque ». Peut-être, en effet ! et on peut y ajouter l’observation, concommitante, qu’il ne supportait pas le don non plus (les deux sont comme le recto et le verso d’une feuille de papier). L’auteur relate aussi , p. 358, que Pierre Legendre, invité par Lacan à donner son opinion sur ce qui se passait au jury d’agrément – celui censé statuer de la passe « faisant l’analyste » – lui a répondu, sans détour « qu’il était évident qu’il était le Christ Pantocrate pour ces gens-là ». Et eux « ces gens-là », qu’étaient-ils pour lui ? le mépris à venir de Jacques Alain Miller pour « ce troupeau » – les analystes – qu’ il avait reçu, à son avis, mission de tenir bien serrés dans la bergerie de la doctrine du Maître, ce dont on a un aperçu dans les derniers chapitres de ce livre – était en partie en germe chez Lacan lui-même, même si heureusement tempéré par la présence et la perspicacité qu’il savait aussi avoir, dont beaucoup de ses analysants, et des analystes en contrôle avec lui, ont témoigné, et dont l’auteur témoigne aussi.

Est-ce au fond du fait « de ne pas supporter le manque » – d’où le fantasme qu’il pourrait en être « privé », et l’angoisse qu’il pense être intrinsèquement liée à la rencontre de l’autre – que Lacan a posé comme pierre angulaire de sa construction, telle que nous la présente Mustapha Safouan, l’identification du Phallus (au titre de l’objet comme essentiellement manquant, un objet qui sert d' »assurance-manque », dit joliment Safouan, comme on dit « assurance-vie »), avec le Nom du Père ?

De fait, dans cette perspective, cette place est présentifiée par ce que Lacan appelle  » fonction Phallique  » – ré-élaboration lacanienne du complexe d’Oedipe Freudien, la « menace de castration » freudienne devient la « castration smbolique » qui noue le sujet, surtout masculin, à la loi « moyennant une perte d’être », lui ouvre la possibilité d’avoir un sexe (index de ce qu’il a grâce au fait qu’il n' »est » pas). Mustapha Safouan pense que cette construction « clarifie » les textes Freudiens, et que c’est cette opération qui permet « de ne pas être exposé au risque d’être « la marionnette d’un autre originaire » , dont le « désir » est posé comme exigeant le sujet ..en tant qu’objet de satisfaction.

Mais est-ce toujours vrai ? L’autre n’est-il pas, avant tout le lieu d’un appel pour le sujet..à y être, comme sujet ..avec son être, et son manque à être, de toutes façons indissociablement présents dès les premiers instants de sa vie, et prêts à s’élancer à la rencontre de l’autre (et à éventuellement se laisser coincer dans ses impasses et impossibilités, vu qu’un tout petit n’est capable ni de prudence, ni de calculs dans l’élan qui le pousse vers ses premiers autres)?

Est-il nécessaire d’avoir en main une telle « assurance-manque » – qui serait une assurance de ne jamais devenir « fou » ? de ne jamais répondre de tout son être à un appel ? la potentialité psychotique n’est-elle pas plutôt, plus radicalement, la conséquence de ne pas avoir été pensé comme sujet à rencontrer , et/ou d’incarner pour l’autre originaire quelqu’un ou quelque chose qui n’aurait pas du être (support de projections d’éléments Beta non métabolisés, dirait Bion) ? et n’est-elle pas dépendante, dans le fait qu’elle soit actualisée par un sujet, ou dépassée et intégrée à un mouvement d’être, par l’accueil fait à l’étrangeté, pas forcément persécutive, qu’elle dévoile ?

Il y a, à tout le moins un hiatus entre la question de l’être, et celle de l’avoir, qu’il n’est pas possible de résoudre de la manière expéditive indiquée ici pour laquelle – l’avoir – un sexe, mais aussi bien un corps « phallicisé » – ne serait possible que du fait que l’être serait perdu – tous les objets partiels Freudiens et les « castrations  » symboligènes y afférant étant là convoqués comme signifiant, préparant, la « vraie perte », celle du « souverain bien » qu’on aurait voulu être pour l’autre, qu’on a cru être, et dont par la grâce du Nom de Père, on est séparé, cette séparation donnant sens « après coup » aux pertes de corps précédentes, celles qui lancent les circuits des « pulsions partielles ». Outre que le passage ainsi postulé, du « renoncement » à être, à la possibilité d’avoir, n’a rien d’évident – combien de gens ne peuvent « avoir » ce qu’ils ont, leur sexe, ou leur capacité de travail, ou d’autres prédicats de leurs personnes, que si on leur transmet de quelque façon la dimension de la légitimité de leur existence – la grâce d’avant la loi – que deviendrait, dans cette perspective à chaque moment de sa vie, la décision du sujet de « répondre » de telle ou telle manière aux appels qui se présentent à lui ? il n’y a rien dans une existence humaine, ni dans son histoire, ni dans sa préhistoire, qui pourrait faire office d' »assurance-manque », pas plus que d' »assurance-vie ».

La clinique , de toutes façons, est là pour démanteler cette construction – par le simple fait que des personnes, tout à fait « inscrites » dans leur identité sexuée peuvent, en réponse à certains événements de leur vie, produire des bouffées délirantes à travers lesquelles elles tentent de « symboliser », de tout leur corps, une question en souffrance qu’elles n’acceptent pas de laisser souffrir… sans s’offrir à elle comme réponse . Avoir – ou ne pas avoir – est d’un autre ordre qu’être, même si ces deux questions cheminent en s’entrecroisant , dans toute destinée humaine.

Donc – comme le dit Mustapha Safouan plusieurs fois dans son livre à propos, lui, des textes de Freud – avant que Lacan n’y aie projeté son éclairage spécifique – « de tels propos » – qui subordonnent la possibilité d’avoir, et de vivre dans un monde où il y a des objets, investis comme tels, à la perte de l’être, ou à une perte dans l’être – » laissent à redire » – et heureusement ! on imagine le cauchemar d’un texte absolument consistant…auquel il n’y aurait « rien à redire »..juste à y ajouter, par ci, par là, quelques ornements…

L’auteur, suivant Lacan s’appuyant sur la linguistique Saussurienne et l’idée qu’il n’y a de sens que des différences que les signifiants, se combinant, créent dans leur sillage, identifie le « manque de sens » qui habite le langage et le rend apte à ce que des « parlêtres » y prennent place et y inventent de nouveaux sens , et le « manque à être » qui habite au coeur des humains. Ce « manque à être » serait donc l’oeuvre du langage, représenté par le Père Symbolique, tel qu’il soutient la fonction phallique d’assurer la présence du manque à être dans le « parlêtre » humain (et le Père Symbolique se définit comme ce qui représente le langage, et la perte d’être nécessaire à fonder l’humain, on tourne un peu en rond…). Freud ne l’aurait pas « trouvé » conceptuellement, mais il en aurait indiqué la place dans la théorie analytique, notamment via le concept de pulsion, dont l’objet est en effet indéterminé (disons plutôt ouvert ?), sinon quelquonque, et qui vaut par la valence vectorielle que lui ont impulsé les « limites » posées à leur exercice sans entrave. Ceci est absolument avéré cliniquement, la vie pulsionnelle humaine, qui n’est pas auto-érotique, mais toujours porteuse de liens implicites ou explicites aux autres , nait grâce aux limitations – accompagnant les satisfactions – qui sont données au flux d’une libido qui sans cela serait une énergie déferlante qui de ne se heurter à rien ,resterait hors transmission , dépourvue de valeur d’échange ou de communication , improductive et sans effets de retour possibles – comme c’est le cas chez certains arriérés et débiles profonds. Mais ce fait n’induit pas automatiquement la conclusion que ces limitations structurantes seraient une déperdition quant à l’être – on peut aussi bien les concevoir comme un enrichissement quant aux possibilités d’être offertes au sujet. Quant à dire qu’elles ne prennent sens que de la « phase phallique » qui organiserait la psychê de chacun autour de l’Oedipe posé comme structure à priori, telle une catégorie kantienne qui serait spécialisée dans la transmission du manque, c’était déjà un forçage lorsque Freud tenait à faire « avaler » cette mythologie à des patients occupés à bien d’autres comptes (l’homme aux loups, l’homme aux rats ..), cela le serait encore plus aujourd’hui, où les enfants, davantage même que le petit Hans, ont à travailler si dur , et y emploient tant de leurs petites forces, pour faire consister un peu le narcissisme de leurs parents.

Cette « déperdition d’être » comme fondatrice du sujet serait aussi sous-entendue dans la définition Freudienne du désir comme visant non pas un objet, mais le retour vers la trace laissée par une première expérience de satisfaction..de laquelle Lacan pose, quant à lui, qu’elle est l’index de la jouissance comme impossible, de l’être comme manqué de toujours, et ne se présentant que comme non-être, désêtre, insatisfaction, du fait d’être obligée de se signifier, donc de s’annuler en tant que la chose même. Déjà, il n’est pas évident de dire que le fait d’avoir à se signifier soit, dans la perspective de » la chose », une perte – cela peut aussi être considéré, après tout, comme acquisition d’une dimension supplémentaire. Et puis aussi, cette lecture de Freud n’a elle non plus rien d’automatique, ni d’évidente, et n’est, en tout cas pas la seule possible. Citons, par exemple, le parcours récent, dans Freud, de Monique Schneider qui relit l’Esquisse en mettant l’accent sur la rencontre originaire à travers laquelle la mère et l’enfant se découvrent l’un l’autre, à un moment accordés, rencontre fulgurante qui noue ensemble sujet et objet – c’est une passation d’âme – rencontre qui donne lieu, en même temps, et à l’expérience de satisfaction et à la rencontre du manque au sein de cette satisfaction, pour l’enfant, pour la mère aussi. Dans cette perspective, l' »assurance manque » est inutile – elle est, intrinsèquement contenue dans l’objet lui-même (dès lors qu’il y a constitution d’objet, donc si l’enfant n’est pas autiste et a accepté ce don d’altérité premier, d’avant toute « demande » articulable, via le sein, la chaleur, le plaisir, le déplaisir, l’amour, les mots, et l’ombre portée de cet univers – le manque possible de tout cela que l’autre emmène avec lui quand il s’absente ou est absenté). Dans cette perspective l’évidence est à la fois donnée et perdue, et l’altérité constituante du sujet n’a pas besoin d’être « assurée » par la certitude d’une perte – elle est là, donnant accès à la fois au don d’être et au manque que celui-ci entraine ipso facto dans son sillage.

Relatant son analyse avec Marc Schlumberger, Mustapha Safouan nous dit que c’est en s’appuyant sur le peu de consistance de la réponse de celui-ci à sa question « que devient le père à la fin de l’analyse ? » qu’il a pu prendre en charge, au cours des décennies suivantes, de faire vivre lui-même sa réponse à cette question – à l’issue desquelles il dit (p. 305), « qu’il tient que le père symbolique est le principe de raison sans lequel aucun accès n’est possible au foyer de désêtre que nous avons tous en partage ». C’est en ce sens, donc, que dans ce livre il développe cette conception de la fonction phallique comme passation d’un manque. Dont il se propose d’étudier le devenir au sein de la sexualité humaine, considérée comme l’espace d’inscription privilégié où la traduction de ce manque à être se donne lieu. C’est de cela qu’il est question dans la deuxième section, particulièrement les chapitres 5 à 7.

Il est intéressant pour qui n’est pas familiarisé avec les mathèmes lacaniens de la sexuation, ou les a oubliés, de lire ces chapitres où l’auteur en déploie la logique. Cette logique est impressionnante, puisque finalement, la différence sexuelle homme/femme y est complètement mise entre parenthèse – d’après l’auteur, parmi les analystes, seul Jones la tient comme structurant d’emblée l’existence humaine « Dieu les a créés homme et femme », et vu le personnage, on est un peu embêté de se sentir, sur ce point, d’accord avec lui quant à cette dotation originelle qui fait de la différence des sexes une des fondations de l’existence humaine , quoi que les humains en fassent par la suite – on se rassure néanmoins en se remémorant que Françoise Dolto, elle aussi, considérait qu’il y a un « génie » propre à chaque sexe, quelles que soient les vicissitudes de la libido, ses impasses, et le cours qu’elle prend par la suite.

Dans l’optique de ces formulations , les positions « masculines » et « féminines » – qui peuvent être prises par des sujets « hommes », ou « femmes », et conditionner leur inscription dans l’Inconscient, donc, de manière indépendante du sexe anatomique, sont liées à leur « décision inconsciente » – qui peut être évolutive – au regard de « la fonction phallique » , en sachant que c’est à travers le lien à cette opération logique que se subsume pour chacun, de l’avis de Lacan répercuté par Safouan ici , son rapport au manque à être et au « souverain bien », selon qu’il soit supposé qu’il y en aie un qui en jouisse (du souverain bien) ou non, et le cas qui est fait de cela. La pensée Freudienne de l’Oedipe et de la castration, sa construction dans « totem et tabou », sont revisitées dans cette perspective. Des développement sont consacrés à la question de l’exception comme fondant la norme (alors qu’on imagine volontiers le contraire, « intuitivement » ), avec des références à Kelsen et les fondements de l’ordre juridique, et à la différence entre le « un » du trait distinctif et le « un » qui totaliserait le « tout » en un ensemble. Cette section du livre (la deuxième, donc) mérite d’être lue attentivement, peut-être plus comme ensemble de points de départs possibles, et questions à déployer, et à discuter, que dans la perspective de l’agencement doctrinal, « clair et logique » , qui y est présenté comme un acquis avéré de la psychanalyse. Ces formules de la sexuation qui prétendent ordonner les configurations sexuelles humaines en vertu d’une logique du signifiant ,carte forcée qui exigerait que chacun, inconsciemment , y inscrive son « choix » – qui, pour les humains, donneraient la « raison » de leurs choix sexuels en fonction de quanteurs issus de la logique d’Aristote revisitée par Lacan, ont elles vraiment vocation à doubler, voire à se substituer, à cet universel de la condition humaine qu’est la différence sexuelle, ce que Freud appelait en son temps « le roc du biologique », qui est ce à travers quoi s’opère depuis les temps immémoriaux la transmission humaine ? faut-il, pour marquer notre écart avec l’animal , en passer par cet espèce d’escamotage d’une des différences fondatrices de l’humain – la différence des sexes – retraduite en termes de positions logiques par rapport à un dire que « oui », ou « non », ou selon qu’il y en a un, ou pas, qui dise « oui », ou « non » , ou soit « pas tout », etc..à la « fonction phallique » ? Il y a , en tout cas, amplement matière à discussion.

De l’apport lacanien à la psychanalyse, si on ne « marche » pas trop dans ce frayage philosphique langage/symbolique/castration/être pour le mort/manque à être – censé avoir donné le « la » de la petite musique humaine – si on ne « marche » pas trop non plus dans certaines conséquences de la rénovation conceptuelle de Lacan des années 60/70, qui a mené à éjecter la dimension d »inter-subjectivité de la relation patient/analyste faisant, in fine, du langage le seul « partenaire » de celui-ci, dans la cure – que reste-t-il aujourd’hui ? ce livre est en tout cas, par sa clarté et son intelligence, une très bonne occasion de réouvrir ces questions, et de s’expliquer avec elles au lieu de juste laisser courir en faisant semblant qu’il existerait un accord sur ces sujets.

Signe des temps, cet ouvrage qui figurait parmi les candidats au prix Oedipe des libraires organisé par Oedipe.org est arrivé en dernière position parmi les six ouvrages proposés à la lecture, et cela malgré la notoriété de l’auteur et le respect qu’à peu près tout le monde porte à son parcours, à sa personne, à ses qualités cliniques et son engagement dans la psychanalyse. Peut-être a-t-il intimidé, ne se présentant pas comme un ouvrage directement « clinique » ? ou bien a-t-on craint , par une lecture sérieuse de ce qui y est dit, d’avoir à prendre position , et déranger des appartenances et des liens, mi-fantasmatiques, mi-réels, auxquels on est attachés ? les deux, peut-être bien.

Et c’est dommage, car ne pas lire ce livre est se priver d’un instrument de travail d’une grande richesse, du fait de sa clarté d’exposition. Sans compter que traversant cette fresque conceptuelle, il y a ces remarques émouvantes , où la sensibilité clinique de l’auteur se fait entendre d’évidence – comme page 156, cette petite note à propos de la mort de l' »homme aux rats », au cours de la première guerre mondiale, dont Lacan disait qu’il se demandait si ce n’était pas un « acting », à situer dans le sillage de son analyse. Et M. Safouan de commenter  » Peut-être bien. Si vous jetez son fantasme fondamental à la figure d’un sujet tout en le laissant par ailleurs en proie à la dépression et à la micromanie au regard du mirage d’une figure idéalisée, qu’est-ce qui lui reste comme raison d’être ? » (rappelons que Freud avait débusqué, par l’assonnance de « amen » et de « salmen », le fantasme de ce patient , à l’intérieur même de la prière où il cherchait refuge pour désirer un peu à l’abri du savoir persécutif de l’autre, d’inonder avec son sperme le corps de la Dame de ses pensées..qui s’appelait Gisela, comme un amour d’enfance de Freud lui-même). C’est en rendant hommage à cette petite note incidente que j’avais d’abord voulu commencer le parcours de cette note de lecture – mais ça ne s’est pas enchainé.

Mustapha Safouan dans le récit qu’il fait de son parcours met l’accent sur l’importance qu’a eue, dans l’Egypte natal de son enfance, d’une part la littérature arabe classique (dans un pays à l’époque sous mandat britannique), d’autre part le fait d’entendre les hommes de son entourage, par ailleurs érudits, jouer avec les mots, jouir de la créativité et de la liberté que donne de leur faire dire autre chose que ce qu’ils semblent dire. Il relate qu’à l’époque, le plaisir d’un bon mot était tel qu’il permettait de pousser impunément l’irrévérence jusqu’au blasphème. Une autre histoire qu’il raconte est celle d’une promenade par temps chaud, avec son père, des hommes de son âge, et lui, petit garçon de 10-12 ans. Un des hommes a pris l’initiative d’ouvrir son parapluie pour faire un peu d’ombre. Et un autre lui a répondu par un remerciement..qui par les mots utilisés renvoyait à un vocable en arabe parlé egyptien qui contenait à la fois l’idée d’ombre et l’idée de faute. Cette scène, où ces hommes d’âge mûr se sont mis à rire, ensemble et en présence de ce jeune parmi eux, à cette évocation qui d’être mi-dite, mi-tue, était sexuelle sans être obscène – il est facile de supposer le « tu peux » pudique qui s’est transmis là, de ces hommes à cet enfant sur le point de le devenir – est dans l’après coup, un des déterminants auxquels Mustapha Safouan attribue sa vocation d’analyste, et le choix qu’il a fait de Lacan comme son premier contrôleur, Lacan qui , bien des années plus tard est celui qui a dit que « le désir ETAIT son interprétation », mais qui dès le discours de Rome transmettait – pas si isolé dans la psychanalyse de l’époque qu’il voulait bien le dire, car au dire même de l’auteur (p. 352), Ella Sharpe et Reik avaient déjà commencé à orienter leur clinique en ce sens – que l’acte analytique ne consistait pas tant à « interpréter » ce que disait le patient (interpréter au sens de traduire dans le langage des pulsions, ou de l’Oedipe comme cela se pratiquait fréquemment à l’époque pour lui en dire une « vérité » ), mais à répondre à son message. Repondre à un message peut prendre bien des formes, lorsque l’analyste se donne la liberté d’utiliser les possibles qui se présentent pour faire acte, afin que le patient puisse poser son désir, l’articuler à sa vie.

eva talineau

NOTE DE LECTURE.

 

 

 

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TRAITS

TRAITS – (AME)

TRAITS – tirés – ni à bout portant, ni à boulets rouges  – pour la plupart  en accompagnement, et en préparation, du séminaire de Daniel Sibony 2012-2013-2014 dont le thème est « dictionnaire vivant de la psychê » . Ce ne sont pas des cours, mais des parcours, via un certain nombre de notions, visitées de manière concise, aucun de ces TRAITS ne vise à l’exhaustion, ni à récuser les points de vue…autres.

TRAIT N° 1 : AME  (16/03/2013)

Dans l’Etre et le Néant, Sartre dit que l’âme est un « mythe », dont la Science récuse l’existence. Curieuse idée de l’existence, déjà, que la sienne, s’il pense qu’un « mythe » n’a pas d’existence. Pas besoin d’aller chercher « l’efficacité symbolique » de Levi Strauss du côté des peuples sans histoire. Chacun connait cette histoire où un esprit fort discute avec le curé de son village, et soutient, en libre penseur, que « l’âme n’existe pas ». » Très bien, » rétorque le curé astucieux « alors je t’achète la tienne ». L’esprit fort, pris au mot, accepte, empoche la somme, et rentre chez lui. Puis il tombe malade. Ses relations avec sa femme se dégradent. Son fils se met à fréquenter des voyous et la récolte de pomme de terre gèle dans la terre alors qu’il n’a pas fait si froid. Finalement, n’y tenant plus, il va voir le curé, lui rend son argent, et exige que celui-ci lui restitue son âme, dont il a dit qu’elle n’existait pas. Fin de l’histoire.

De tous temps, les humains ont senti qu’ils vivent à partir d’un souffle qui les traversant les anime et donne vie à leur corps, sans pour autant leur appartenir. Le mot « âme » vient de « anima » qui en latin signifie « souffle », ce qui insuffle la vie, et qui n’est donc pas la vie nue. En grec, « psychê » a un sens voisin. A la fois « âme » et « souffle ». Et ce souffle, de toujours, a été attribué à « ailleurs », « autre », ce à partir de quoi est née l’idée philosophique de transcendance qui installe cet ailleurs …au loin, hors d’atteinte.

L’un des premiers livres traduits de Gaetano Benedetti sur la schizophrénie s’appelle « la mort dans l’âme » – titre pas très bien choisi, du fait peut-être d’une maladresse de traduction, vu qu’il s’agit, dans la schizophrénie de la mort DE l’âme, ou de la non-naissance de l’âme  ; c’est le mélancolique qui vit « la mort DANS l’âme », son âme existe, mais elle est morte, ou comme morte, parfois sans même qu’il le sache s’il a su mettre en place des contre-investissements qui permettent d’aménager son non-lieu d’être.  Schreber – schizophrène paranoïde – écrivait avoir subi « un meurtre d’âme ». Et il existe des corps sans âme. Dans les pavillons de défectologie des hôpitaux psychiatriques, on les appelle maintenant MAS, certains êtres errent, avec des besoins physiologiques humains, mais sans âme, faute de cette connexion inaugurale avec autre qu’eux – de cette connexion, je parlerai dans le TRAIT suivant, sur ATTENTION FLOTTANTE  – Dans cette condition, ils  peuvent  devenir chaise, ou bouton , ou poignée de porte, ou n’importe quel  objet réel, y compris un collectif parfois,  qui assure leur continuité d’être. Ils ne se masturbent pas, ils sont leur masturbation. Ou leur alimentation. Ou leur défécation. Sans un point extérieur à eux incarné dans un autre  à partir duquel leur âme aurait pu naitre et leur donner leur corps et leur structure, ils n’ont ni corps ni structure.

Une âme vivante est une surface de contact sensible avec le monde et avec les autres. Un organe réactif et en éveil. Daniel Sibony dit que c’est, en nous, l’organe de l’amour, et cela me semble juste, à condition de spécifier qu’il s’agit de l’amour Inconscient, celui qui passe à travers nous sans forcément qu’on en aie connaissance, sauf à quelques instants ténus et singuliers qui nous laissent tout surpris. On lit un texte autant avec son âme que son intelligence. Dans les psaumes attribués au roi Salomon, il y en a un qui dit « nous avons une petite sœur qui n’a pas de seins ». Des tenants de la tradition hassidique y ont vu l’annonce de la Science profane « sans âme », pensaient-ils. L’absence d’âme est de manière intéressante métaphorisée par eux comme  un manque d’incarnation charnelle « pas de seins », comme si ceux qui ont écrit ces psaumes avaient une connaissance intuitive qu’on prend âme en même temps qu’on prend corps, que c’est d’avoir une âme qui donne un corps. On pourrait aussi y lire une critique de l’intelligence lorsqu’elle devient folle, se prenant pour sa propre fin, et croyant être sa propre origine, une critique de la « théorie », notamment analytique, qui à force de sophistication, devient parfois une sorte de machine à produire des concepts.

Lacan a beaucoup ironisé sur « la belle âme », celle boursoufflée qui se gargarise d’elle-même, et dont les envolées compatissantes, le soi-disant amour des autres, n’est qu’infatuation et hypocrisie, bien faite pour masquer des appétits de jouissance qui en seraient « la vérité » cachée. Rien de bien nouveau dans ces propos « lucides ». La Rochefoucaud, déjà, n’était guère complaisant sur les travers ordinaires des humains. Molière aussi savait dire quelques vérités sur nos comédies intimes et sociales,  et en allant chercher du côté de Plaute, déjà….Mais Lacan a tout de même innové.  Dans certains de ses textes,  il  a fait un pas de plus que les contempteurs ordinaires des désordres du monde – lesquels sont d’ailleurs bien nécessaires à l’ordre du monde tel qu’il va.  Dans l’un de ses derniers séminaires, Les Noms du Père, séance du 11 juin 1974, à la suite d’un passage où il critique l’idée de certains  biologistes que « la vie serait l’ensemble des forces qui s’opposent à la mort », il donne sa définition de l’âme….c’est un crabe, dit-il (entendons un cancer). Un cancer, un chancre, du fait de « lalangue », qui est ce qui pour lui tient lieu d’altérité, nous enchaine…à la chaine du savoir inconscient, ce à travers quoi à son avis, l’humain « ek-siste » d’avoir été soustrait, par ce « lalangue » à la jouissance totale de la Chose. Les constructions théoriques sont des prises de position qui créent une réalité. Faire de l’idée d’âme, de souffle de vie, un cancer , c’est peut-être un des points des créations lacaniennes sur lesquelles on peut se dispenser de le suivre.

eva talineau

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